La Petite Renarde rusée de Janacek à l’Opéra du Rhin (Strasbourg)

"La Petite Renarde rusée" à l'Opéra du Rhin (Strasbourg) / © Klara Beck

“La Petite Renarde rusée” à l’Opéra du Rhin (Strasbourg). De g. à dr. : Elena Tsallagova (La Renarde) & Anaïs Mahikian (Le Coq) © Klara Beck

 

On l’avait manquée lors de sa création à l’Opéra du Rhin voici trois saisons. Le fait que la réalisation musicale en ait été dévolue alors à l’Orchestre de Mulhouse n’encourageait pas, il est vrai. Cette partition/joyau, où Janacek met tout son savoir et son raffinement (plus sa méticulosité), ne comporte aucune grande envolée lyrique qui la désigne comme opéra : mais une texture sonore plus d’une fois arachnéenne, aux motifs brefs et subtilement scintillants, qui demande toute une virtuosité des esquives et des enchaînements, et des soli instrumentaux délicieux. On regrettait que le Philharmonique de Strasbourg fût occupé ailleurs. Il n’était pas sûr d’ailleurs que Robert Carsen, parfaitement doué pour réussir ce conte ambigu et innocent, ne succombe pas une fois de plus à ce qui est devenu le péché mignon de son zénith trop fêté : le décalage et la transposition arbitraire, où se perdraient tout le sel, la saveur douce-amère, l’esprit et le parfum du plus étonnant conte lyrique du XXe siècle. On sortait d’ailleurs de prendre quelques Renardes transposées au bord d’une voie ferrée, dans le paysage le moins fait pour les ébats champêtres, et la chasse aussi, et les amours, et le renouveau des saisons renouvelant la vie, qui sont essentiels à la naïve bande dessinée, simple fable que Janacek au sommet de son art et contre toute attente a choisi d’élargir en opéra. On n’a pas besoin de tout voir !

Elena Tsallagova (La renarde) & Sophie Marilley (Le renard) / © Klara Beck

Elena Tsallagova (La Renarde) & Sophie Marilley (Le Renard) / © Klara Beck

 

"La Petite Renarde rusée" à l'Opéra du Rhin (Strasbourg) / © Klara Beck

“La Petite Renarde rusée” à l’Opéra du Rhin (Strasbourg) / © Klara Beck

Eh bien, on a eu parfaitement raison d’y retourner. D’abord c’est en effet Strasbourg qui est dans la fosse cette fois, avec un excellent jeune inconnu à la baguette, Antony Hermus, qui se garde de donner trop de son, mais le fait soigné et net, avec ses brièvetés et dans la juste nervosité de son rythme, enchaînant en toute fluidité ces tableaux sonores qui sont parfois tableautins seulement et souvent, très souvent, bijoux. La nuée de personnages qui ne font que figurer dans cette forêt et cette basse-cour là, se dédoublant parfois, a rarement beaucoup à dire, et a presque à le pépier (ou le glapir) : la prosodie tchèque, extrêmement volubile ici, demande aux instruments une légèreté de touche (et aussi de jarret) que la luxuriance virtuelle de l’orchestre habituel de Janacek pourrait bien noyer. Excellent capitaine à la barre. On ne citera dans les interprètes que la merveilleusement souple et virevoltante Elena Tsallagova, sans dans la voix le charme sensuel irrésistiblement câlin qui ne fut qu’à Lucia Popp (qui sauf erreur n’a fait la Renarde qu’au disque), mais d’une clarté de source dans le débit de ses mots et d’un mouvement très naturellement délicat dans son moindre élan ou cabriole (et il y en a). Tous autour d’elle assurent, dans une vraisemblance physique et scénique totale : compliments collectifs, qui vont à une équipe.

"La Petite Renarde rusée" à l'Opéra du Rhin (Strasbourg) / © Klara Beck

“La Petite Renarde rusée” à l’Opéra du Rhin (Strasbourg) / © Klara Beck

 

"La Petite Renarde rusée" à l'Opéra du Rhin (Strasbourg) / © Klara Beck

“La Petite Renarde rusée” à l’Opéra du Rhin (Strasbourg) / © Klara Beck

Il faut mettre absolument à part le travail d’orfèvre de Robert Carsen, qui se marque déjà assez dans le naturel joyeux des gestes et des bonds de toute cette figuration semi animalière qui constitue une part importante du spectacle. Le vêtement des poules éclipse et de loin, celui qu’on avait fait à la basse cour de Rostand dans Chantecler. Ces poules-là ne sont pas décalées, drôles seulement, et d’un ajustement, d’un goût exquis. On leur donnerait à picorer. Et le tout simple revêtement abricot des renardeaux et renardelets, sans recherche, mais qui tombe si juste, va si bien, c’est la vraie élégance : celle qui ne se remarque pas. C’est autrement bien que mille trouvailles qui s’additionnent et se font du tort. Même réussite avec ce dispositif qui dit si bien où on est, la forêt avec ses pentes à culbutes et ses terriers, et qui montre si bien comment vont les saisons : jusqu’au superbe revêtement d’hiver blanc bleuté, drap unique qui au premier souffle du printemps se tirera (c’est le cas de le dire) par tous les trous/terriers ménagés dans le dispositif —merveille d’économie technique, simplement magistrale. Depuis le fameux Songe d’une nuit d’été de Britten qui amorça sa jeune gloire à Aix, voici quelque temps (et un peu plus), on n’avait pas connu à Carsen cette fraicheur à l’œil malin, et ce tout simple don de bien tirer les plus vraies ficelles du théâtre, avec tout son trucage et son perpétuel passe-passe. Il est très beau que cette veine là ne se soit pas tarie, ou aigrie, dans la profusion d’ors et d’artifices qui, bon an mal an, pave les grandes carrières.

"La Petite Renarde rusée" à l'Opéra du Rhin (Strasbourg) / © Klara Beck

“La Petite Renarde rusée” à l’Opéra du Rhin (Strasbourg) / © Klara Beck

Opéra du Rhin, Strasbourg, 21 décembre 2016

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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