La Cenerentola de Rossini à l’Opéra royal de Versailles

Cenerentola à l'Opéra royal de Versailles : Alcidoro (Ugo Guagliardo), Ramiro (Edgardo Rocha), Dandini (Nicola Ailamo), Cenerentola (Cecilia Bartoli)

“Cenerentola” à l’Opéra royal de Versailles : Alidoro (Ugo Guagliardo), Ramiro (Edgardo Rocha), Dandini (Nicola Ailamo), Cenerentola (Cecilia Bartoli)

Ce n’est pas sous ce nom que nous autres Français la connaissons le mieux. Depuis Perrault, c’est Cendrillon, son Prince Charmant, sa Fée Marraine, le carrosse changé en citrouille et la pantoufle de vair. Si on la dépouillait de ces rêves et robes de féerie, en grattant un peu, vite on trouverait sa très triviale ancêtre, Cucendron, la petite fille pas aimée qui fait le ménage pendant que les autres sont au lit, toujours près de l’âtre et le balai à la main, le derrière (son nom le dit assez clairement) dans les cendres du foyer.

Ce n’est pas Rossini, si prompt à la farce, et si doué pour elle, qui aurait poussé au noir un sujet qui s’y prête pourtant. Mais il l’a pris au sérieux, préservant la nuance de mélancolie profonde consubstantiel au personnage de l’héroïne ; l’adoucissant encore en lui donnant comme vertu expresse la bonté, l’absence de malice ou de ressentiment : sa Cenerentola a un sous-titre purement moral : le Triomphe de la Bonté. Aussi bien les méchantes sœurs y sont faites si absolument et, pourrait-on dire, gentiment ridicules, que c’est à leur égard qu’on éprouverait plutôt de la pitié : car elles vont être déconfites, et leurs prétentions tomber de haut. La chose certaine est qu’il en résulte une nuance douce amère qu’on n’attend pas forcément de la palette de Rossini, et qu’il réussit merveilleusement. Et surtout il en résulte une héroïne unique dans la littérature d’opéra : capable des plus brillants feux d’artifice vocaux et roulades, absolue assoluta, mais qui mettra un long temps avant de se montrer telle ; capable donc aussi et d’abord du lyrisme chaste de sa première romance, celle qu’elle fredonne devant son âtre, et dont les autres se moquent ; et capable aussi de s’intégrer, conductrice sans jouer à la star, aux plus merveilleux ensembles que Rossini ait écrits, et qui sont musique de chambre pure. Cherchez Rosine du Barbier, qui n’est que mutine ; Isabella de L’Italienne, si grandiosement drôle ; à plus forte raison chez les héroïnes du Rossini seria : aucune n’ouvrira cet éventail de possibilités, expressives autant que virtuoses. En vérité, le rôle des rôles pour une mezzo colorature. On y a vu des enchanteresses, Dieu sait, beaucoup se souviennent de Berganza alternant avec Von Stade, de Valentini-Terrani, trop vite partie. Je peux me souvenir, privilège de l’âge, d’y avoir vu Simionato, modèle absolu. On était bien loin encore de ce qui serait appelé un jour Rossini Renaissance, et elle, comme Supervia avant elle, chantait Rossini avec son instinct, son timbre, ses facilités vocales (qui étaient infinies, et filles de la plus stricte discipline) et une énergie immense. Le cœur gros comme ça. Et son humanité, perceptible dans chaque nuance du timbre. Si Cecilia Bartoli a eu un précédent, c’est elle. De par son individualité même.

"Cenerentola" à l'Opéra royal de Versailles : Alidoro (Ugo Guagliardo), Ramiro (Edgardo Rocha), Cenerentola (Cecilia Bartoli), Dandini (Nicola Ailamo), Magnifico (Carlos Chausson), Clorinda (Sen Guo)

“Cenerentola” à l’Opéra royal de Versailles : Alidoro (Ugo Guagliardo), Ramiro (Edgardo Rocha), Cenerentola (Cecilia Bartoli), Dandini (Nicola Ailamo), Magnifico (Carlos Chausson), Clorinda (Sen Guo)

Cecilia, on le sait, ne se hasarde sur une scène de théâtre qu’en regardant bien où elle pose les pieds. Sa voix rare, qui suffirait à faire un spectacle (elle l’a fait, Dieu sait, dans ses one woman’s show Castrats, ou Malibran, ou Salieri, ou Grande Catherine), ce n’est pas qu’elle veuille la faire briller toute seule : bien au contraire, elle veut des partenaires qui, faute d’avoir les mêmes moyens vocaux qu’elles (ce serait impossible), soient musiciens comme elle l’est, et s’intégrant comme elle le fait aux échanges chambristes qui, très au-dessus des solos et airs de bravoure, sont la vraie merveille de Rossini. Sa Cenerentola, elle l’a essayée et s’y est épanouie, avec plénitude, on pourrait presque dire : autrefois. À Zurich, à Munich. Elle y a ajouté, toujours sur la pointe des pieds, en Rossini même, une plus récente Comtesse du Comte Ory et, depuis longtemps attendue, Desdemona d’Otello. Et aussi, excursion en Bellini après une fabuleuse Somnambule, plus récemment, Norma. Et on sait qu’à Salzbourg (oui, elle est reine au pays de Mozart : souveraine au Festival de Pentecôte) elle s’éclate dans d’épatants Haendel (Ariodante sera le prochain). Mais elle a voulu rechausser la pantoufle de vair, ou plutôt (on n’est plus chez Perrault) retrouver les bracelets de diamants de Cenerentola. Ceux qui l’y ont vue en tout début de sa carrière, ce qui fait bien vingt cinq ans, pouvaient se dire que le personnage (pas Cecilia, qui est fraîche comme l’œil) aurait pris quelques rides. Si elle a quelque chose de plus qu’alors, c’est du jarret ! Cette énergie et cette promptitude du mouvement en scène ; cette électricité qui se répand sur ses camarades comme un encouragement et sur son public comme un bienfait ; et cette facilité, ce naturel abasourdissants qui éclatent en vocalises et en sourires, et seraient prêts à recommencer ! Quel bonheur ! Quelle faveur !

"Cenerentola" à l'Opéra royal de Versailles : Alidoro (Ugo Guagliardo), Ramiro (Edgardo Rocha), Cenerentola (Cecilia Bartoli)

“Cenerentola” à l’Opéra royal de Versailles : Alidoro (Ugo Guagliardo), Ramiro (Edgardo Rocha), Cenerentola (Cecilia Bartoli)

Un bienfait n’allant jamais seul, Cecilia a voulu qu’autour d’elle tout soit homogène, de même esprit, de même bonne humeur, de même qualité musicale. C’est évidemment une joie de voir cette Cendrillon à l’aube devant l’âtre, à la rampe de l’Opéra Royal ; cirer des souliers, en jupe simplette, et à genoux. Il ne nous faut pas davantage de mise en scène : la situation est là, le personnage aussi. Ajoutons cinq sièges en fait d’accessoires, plus un parapluie, grâce auquel l’illustre scène de l’orage est aussi bien traitée ici que dans des mises en scène plus dépensières. Les chanteurs sont à la rampe, nous entendons leur moindre soupir ; l’orchestre est derrière eux, ils réussissent les ensembles à six les plus compliqués avec le chef dans leur dos, bravo la musique !

Les Musiciens du Prince (de Monaco) sont de qualité, le chef (Gianluca Capuano) et le Chœur Hommes de l’Opéra de Monte-Carlo aussi. Et les chanteurs forment une équipe, il faut le dire, exceptionnelle. Don Magnifico est odieux peut-être, mais se doit d’être magnifique, et certes Carlos Chausson a des saisons de Rossini derrière lui, mais la profondeur de résonance, la volubilité, la tenue en scène, l’économie du geste et du mouvement sont d’un Grand Sociétaire. De même Dandini doit être assez affablement burlesque pour que la comédie qu’il doit jouer ne soit pas odieuse, et le charme bon enfant de Nicola Alaimo, sa très grande qualité de voix, sa tenue dans les ensembles, sont hors pair. La surprise est encore plus grande avec Don Ramiro, Edgardo Rocha : un ténor rossinien avec cette taille bien prise, ce suraigu sensationnel, mais aussi çà et là une mezza voce de chanteur mozartien, on est à la fête.

Ainsi Cecilia a embarqué une Cenerentola qu’elle voulait retrouver et qu’aucun théâtre ne lui aurait offerte sur le chariot de Thespis, et ils sillonnent l’Europe. Quel exemple de simplification professionnelle pour les œuvres, qu’on alourdit toujours ou prend trop au sérieux, ou exagérément à la blague ! Ici Rossini est réduit à l’essentiel, qui et son chant, sa verve, son jarret, et son tact souverain. L’héroïne et patronne de l’expédition se fait plébisciter à l’Opéra Royal, en escale, deux fois. Cecilia Regina ! Viva !

Château de Versailles, 24 et 26 février 2017

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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