Le retour d’Ulysse dans sa patrie de Monteverdi au Théâtre des Champs-Elysées

"Le Retour d'Ulysse dans sa patrie" : Ulysse (Rolando Villazon) & les Nymphes / Théâtre des Champs-Elysées © Vincent Pontet

“Le Retour d’Ulysse dans sa patrie” : Ulysse (Rolando Villazon) & les Nymphes / Théâtre des Champs-Elysées © Vincent Pontet

 
Mélantho (Isabelle Druet) & Pénélope (Magdalena Kozena) / Theatre des Champs Elysees © Vincent Pontet

Mélantho (Isabelle Druet) & Pénélope (Magdalena Kozena) / Theatre des Champs Elysees © Vincent Pontet

La rumeur était dissuasive. « N’y allez pas. Ce n’est pas un retour, c’est un naufrage… » La rumeur concernait essentiellement le protagoniste star du spectacle, Rolando Villazon. Etant, Dieu merci,  d’âge et de sang froid à ne pas miser la totalité d’un spectacle sur la performance attendue de la vedette, ne portant d’ailleurs aucun intérêt (et ce n’est pas d’hier) à la possibilité d’un retour triomphal de Villazon au premier plan, on ne risquait pas de se sentir puni soi-même, ou de croire Monteverdi naufragé, pour une défaillance de ce côté-là. On est vacciné contre la rumeur. Ce qui ne l’empêche pas de pouvoir être fondée, et éventuellement d’avoir raison.

Eumée (Kresimir Spicer), Ulysse (Rolando Villazon) / Theatre des Champs Elysees © Vincent Pontet

Eumée (Kresimir Spicer), Ulysse (Rolando Villazon) / Théâtre des Champs-Elysées © Vincent Pontet

Le fait est que ce Retour tel que le TCE le présente n’est pas une réussite. Le chant tendu de Villazon, pathétiquement raccroché à une expressivité d’opéra (accompagnée plus d’une fois d’une gestuelle d’opéra) est par lui-même théâtralisation, et pas vraiment subtile. Quand tout le monde sur le plateau, hors de rares moments délibérément vocaux (comme Minerve et Mélantho en ont quelques-uns), s’en tient à un parler/chanter de niveau sonore variable, expressivement adapté à la circonstance, notre héros, lui, fait comme il peut ; ça passe ou ça casse (ça passe d’ailleurs en général : mais différant en ton, en projection, de ce que font tous les autres. Dans un ouvrage pareil, cela pardonne mal).

Melantho (Isabelle Druet), Pénélope (Magdalena Kozena) & & Eurymaque (Emiliano Gonzalez Toro) / Théâtre des Champs-Elysées © Vincent Pontet

Melantho (Isabelle Druet), Pénélope (Magdalena Kozena) & & Eurymaque (Emiliano Gonzalez Toro)
Théâtre des Champs-Elysées © Vincent Pontet

 
Pénélope (Magdalena Kozena) & Ulysse (Rolando Villazon) / Théâtre des Champs-Elysées © Vincent Pontet

Pénélope (Magdalena Kozena) & Ulysse (Rolando Villazon)
Théâtre des Champs-Elysées © Vincent Pontet

Mais il n’est pas seul à compromettre l’équilibre du spectacle. On se demande plus d’une fois d’où nous viennent les timbres instrumentaux qu’on entend. Sont-ce les dieux (puisque dieux on nous montre, depuis leur café, intervenant dans les affaires des humains) qui se sont amusés à faire du Concert d’Astrée cette volière de timbres en querelle ? Le chant un peu partout est à l’avenant. On attendait moins de criaillerie chez Minerve, confiée à l’habituellement admirable Anne Catherine Gillet. Le chant de Pénélope (Magdalena Kozena) reste proprement, mais ternement, voué à l’incolore, et ses Prétendants n’auront pas de mal à faire juger la dame insensible. Les basses, Neptune comme le Prétendant en chef, ont bien du mal à produire un son qui soit à la fois défini et stable. On reconnaît volontiers à quasiment tout un chacun le mérite du style, ou du moins du stylé. Mais l’individualisation par le timbre, par l’inflexion  est indispensable dans un ouvrage si foisonnant de caractères diversifiés. Certains en sont capables, sans doute. Ainsi le goinfre Irus, à l’agréable voix facile : mais sa tenue de plage et le geste qui fait rigoler lui suffisent ; il n’a plus à chercher l’individualité par la caractérisation vocale. Réchappent glorieusement du lot deux admirables seconds plans, l’Eurymaque d’Emiliano Gonzalez Toro, exemplaire de tenue, et l’Eumée de Kresimir Spicer, lui-même naguère admirable Ulysse, qui trouve en Berger un ton d’évocation et de partage qui soudain nous transporte dans un autre univers musical.

Minerve (Anne-Catherine Gillet) & Ulysse (Rolando Villazon) / Théâtre des Champs-Elysées © Vincent Pontet

Minerve (Anne-Catherine Gillet) & Ulysse (Rolando Villazon)
Théâtre des Champs-Elysées © Vincent Pontet

Cela dit, avant de s’en prendre à quelque responsable défaillant que ce soit, demandons-nous si Monteverdi n’est pas le premier en cause. Un consensus récent voudrait que Monteverdi, si longtemps ignoré et méconnu, soit si complètement génial, en théâtre comme en musique, qu’il le reste de quelque manière qu’on l’accommode. Ce n’est pas vrai. La diversité délibérée qui fait une part de son génie demande des équilibres subtils, mais stricts. On ne se permettrait plus de le jouer épais et pompeux ; ni d’y faire alterner les styles musicaux (ou les superposer) au motif que l’action, très ostensiblement, pratique le mélange des genres. Il suffit que le burlesque et le noble y alternent ; pour autant, le style musical reste le même ; les instruments employés, la couleur d’ensemble aussi. Maîtres et valets peuvent ne pas se comporter, ne pas parler de la même manière : ça n’empêche pas que la garde-robe des uns puisse servir aux autres. Même s’ils ne vivent pas au même étage, ils vivent en un même temps. Une intrigue forte, des personnages de vraie stature, la vraie action (avec revirements et péripéties) qui est celle de Poppée sont assez puissants pour s’arranger du va-et-vient d’étage à étage et du bric-à-brac stylistique qui s’ensuit, jusqu’aux déhanchements d’une Nourrice soudain folle de pouvoir.

Minerve (Anne-Catherine Gillet) & Télémaque (Mathias Vidal) / Théâtre des Champs-Elysées © Vincent Pontet

Minerve (Anne-Catherine Gillet) & Télémaque (Mathias Vidal) / Théâtre des Champs-Elysées © Vincent Pontet

La situation est bien différente dans le Retour d’Ulysse. D’action point (ou à peine), une ambiance seulement, un feeling ; pas de caractères qui se marquent théâtralement, des attitudes surtout et, pour mieux dire, des vertus, ce que souligne assez la singulière distribution des Allégories au Prologue, L’Humaine Fragilité y figure à côté de la Fortune, du Temps et de l’Amour qui jouent avec. Bref on est ici dans un monde moral ; en l’absence stricte (même en Pénélope) de ce qui pourrait être dit passions. S’il fallait se situer dans un système classique, on serait chez Corneille peut être ; chez Racine sûrement pas. Ici la stylisation fait l’unité. Une rhétorique tient lieu d’action. Discours, certes ; narration, non.

Télémaque (Mathias Vidal), Eumée (Kresimir Spicer), Ulysse (Rolando Villazon) / Théâtre des Champs-Elysées © Vincent Pontet

Télémaque (Mathias Vidal), Eumée (Kresimir Spicer), Ulysse (Rolando Villazon) / Théâtre des Champs-Elysées © Vincent Pontet

Alors, comment (on est au théâtre) mettre une action dans ce qui n’en est pas une ; et respecter en même temps la précieuse (shakespearienne) diversité des plans ? Ecueil sûrement le pire : les clins d’œil ; ce par quoi on croit rendre le public complice. Les apports de pittoresque (tentation légitime s’agissant de spectacle) ne font pas de bien à ce Retour. Ils empêchent qu’aucune unité s’établisse, dispersent notre capacité de suivre. Ainsi ce bar où les dieux boivent un coup avant de s’amuser à faire tomber leur foudre sur la fragilité humaine ; ce bord de plage avec ce goinfre en quasi bermuda (pourquoi pas Sir Wilfrid alias Charles Laughton dans Witness for Prosecution) ; même cette si belle herbe d’été où le berger Eumée laisse Monteverdi s’entendre de façon si poétique. Tout cela, se substituant aux ressorts d’action manquants, souligne encore en nous dispersant combien cette action est peu une action, et ces caractères peu des caractères. Au lieu de cligner de l’œil vers des manies ou gags du cinéma d’aujourd’hui, que n’a-t-on essayé la bande dessinée ! Elle, du moins, oblige à une stylisation, est par elle-même stylisation : et le bermuda, les nymphettes, le déluge de frites seraient de même style. Avec ses dix idées ingénieuses et théâtrales la mise en scène à clins d’œil de Mariame Clément fait davantage ressortir que le Retour d’Ulysse ne raconte rien, mais rien de rien, et n’est riche de vertu ni narrative ni dramatique. On n’épuisera jamais le metteur en scène dans son effort de lui en fabriquer une, et c’est normal. La capacité du spectateur à suivre s’épuise un peu plus vite.

Télémaque (Mathias Vidal) & Ulysse (Rolando Villazon) / Théâtre des Champs-Elysées © Vincent Pontet

Télémaque (Mathias Vidal) & Ulysse (Rolando Villazon) / Théâtre des Champs-Elysées © Vincent Pontet

Théâtre des Champs-Elysées, le 3 mars 2017

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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