Patricia Petibon et Susan Manoff à la Salle Gaveau

IMG_4243 (2)Patricia Petibon ne se fait pas la partie facile, chantant, mimant, blaguant, sautant, apparaissant et disparaissant, à la fois fée et meneuse de jeu, avec ce qui semble la plus improvisante fantaisie, selon l’humeur du moment, et pour répondre à celle de son public, qu’elle tient dans sa main, et qui lui mange dans la main, un point c’est tout. En fait d’improvisation, quelle préparation au contraire, et quel timing, avec l’épatante partenaire complice qu’est pour elle Susan Manoff au piano. Ajoutons après une première partie en princesse de nacre et d’écailles, de grand style, faisant valoir un très admirable étagement de coiffure rousse, sa deuxième tenue vert de vert, avec des transformations et des surprises à distribuer (ou pour se déguiser) dans toutes les poches. Ne manque que la trompe d’auto d’Harpo Marx, mais ça viendra peut être une autre fois !

Mais au public non plus elle ne la fait pas facile. Sur la vingtaine de morceaux à son affiche, une large moitié est en espagnol ou inspirée d’Espagne, pratique très inhabituelle dans un récital voix et piano.

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IMG_4247 (2)L’admirable est que la voix de Patricia Petibon est strictement la moins espagnole qui soit, absolument dépourvue du type de vibrato à œillades, ou du sanglot naturel, ou de la violence sauvage qui s’associent au chant espagnol depuis les âges mystiques, depuis sainte Thérèse et son château de l’âme, jusqu’à Manuel de Falla ou (olé) jusqu’au flamenco. Elle détourne avec une intelligence et un soin de tous les instants ce qui est trop naturellement espagnol dans ses textes (d’Obradors à Rodrigo ou même Bacri), gommant les raucités, inventant un lissé et un filé vocaux plus blonds qu’aile de corbeau, d’une mélancolie suprêmement civilisée, châtiée, artiste. Splendide travail d’appropriation, elle incarne et s’incorpore l’âme de toute Espagne (ou hispanicité) qui chante en étant à 100% Petibon —une mozartienne, au fond, s’il fallait (tâche impossible) la simplifier et la réduire.

Un miraculeux Samuel Barber, merveille d’évocation rêveuse où tout un univers d’étoiles et de tendresses devient le chant le mieux élevé qui soit ; un miraculeux Britten sur Greensleeves : on comprend que l’énergie dévorante de Patricia se défoule parfois, en ait besoin ! Et nous aussi d’ailleurs : car trop de lissé simili espagnol pourrait finir par engendrer sa propre monotonie. Y pourvoient le numéro insensé de téléphone Busy line, avec onomatopées et vibrrrrrreur à la commande ; et la non moins insensée séquence de Blanche Neige et les sept nains, avec accessoires puisés (et ensuite jetés) dans les endroits les plus divers.

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On sort carrément du cadre et des codes du récital ou surtout liederabend (l’allemand, emphatiquement, brille ce soir par son absence). On a affaire à  une commère, une meneuse de revue, une cheftaine faisant jouer ses moutards, un croquemitaine dévorant cru le public et n’en faisant qu’une bouchée. C’est tout cela se succédant ou donné ensemble qui déchaîne, irrésistiblement, l’hilarité (comment résister ?) mais aussi un frisson de très spéciale volupté comme dans une salle vouée au concert on n’en éprouve jamais. La chose sûre, c’est que l’ovation qui concluait la soirée montre qu’elle n’a qu’à recommencer, où elle veut, quand elle veut. Elle sera suivie. Ils courront tous. Et nous aussi ! Pour ces Sanglots de Poulenc (quel texte ! quel Apollinaire !), de toute façon, et pour le magistral, le royal détournement de Padam Padam où elle ne cherche pas plus à se changer en une Piaf bis qu’elle n’avait cherché avant à se faire Espagnole. Avec son prodigieux étagement de cheveux royalement en ordre et dessous, ce regard incroyablement prenant, qu’est ce qu’elle a été pour nous tout un soir, notre Manon préférée, notre Mélisande de demain ? Détournons (c’est bien notre tour) un titre d’Offenbach : La Reine Carotte. Plus carotte on ne trouvera certes pas. Mais davantage reine non plus !

Salle Gaveau, 9 mars 2017

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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