Simone Boccanegra de Giuseppe Verdi au Théâtre des Champs-Élysées

Pinchas Steinberg (DR)

Pinchas Steinberg (DR)

C’était en version concertante à Monte Carlo d’abord, à Paris, au Théâtre des Champs-Elysées ensuite. Premier intérêt, un Verdi débarrassé des à peu près ou partis pris ou excès de la mise en scène. S’agissant de Boccanegra, oui, on a vu celui de Strehler, et l’image du vaisseau à la voile déployée sur fond de décor d’opéra est devenue symbole de consensus, pour ne pas dire culte. Il n’empêche que, révérence gardée à Strehler, à la totalité de son Prologue, d’ailleurs si beau à voir, on ne comprenait strictement rien. Et c’était Strehler ! On évite ici les mises en espace approximatives et besogneuses comme le TCE en proposait récemment une de Carmen, qui mettait littéralement les chanteurs entre deux chaises, ne sachant plus s’ils devaient chanter pour (vers) le public ou pour (vers) leur partenaire du moment. Ici, c’est clair. On chante pour se faire entendre. Et comme il y a de quoi (on est chez Verdi), et que c’est confié à un quintette d’excellents chanteurs, on est comblé !!

Ludovic Tezier (Simon Bocanegra) et Vitalij Kowaljow (Jacopo Fiesco) / Ph. fomalhaut

Ludovic Tezier (Simon Bocanegra) et Vitalij Kowaljow (Jacopo Fiesco) / Ph. fomalhaut

Une attraction majeure de ces soirées se portait sur Ludovic Tézier en Doge/Corsaire. Depuis la bonne vingtaine d’années qu’on suit son ascension, pour rien au monde on n’aurait manqué cette prise de rôle, le baryton Verdi suprême, celui qui demande tout de la voix, mais qu’on soit aussi un héritier de Maurel, un chanteur qui s’impose par autre chose que la pure voix : la sensibilité, l’imagination des couleurs, la classe scénique. Pour qui le réussit, ce rôle est un couronnement. On venait entendre Tézier se couronner. C’est fait. On a eu d’autres excellentes surprises pour commencer. Que le Philharmonique de Monte Carlo soit si bon, si ensemble, si engagé. Et les chœurs de l’Opéra de Monte Carlo si plastiques, efficients et nuancés.

Chœur de l'Opéra de Monte-Carlo / Ph. fomalhaut

Chœur de l’Opéra de Monte-Carlo / Ph. fomalhaut

André Heboer (Paolo Albiani) / Ph. Fomalhaut

André Heboer (Paolo Albiani) / Ph. Fomalhaut

Le mordant de la voix d’André Heyboer fait que d’emblée son Paolo tranche sur son partenaire Boccanegra : plus naturellement noir, plus vilain d’opéra, comme il convient à son emploi. La franchise de voix de Ramón Vargas reste intacte après des années de loyaux services : pour Gabriele Adorno, dans le contexte où il figure, ce n’est pas un luxe ! Le Metropolitan confiait ce ténor, qui pour une fois chez Verdi est tout sauf primo uomo, à une pointure comme Martinelli. Les équilibres internes l’exigent. Même luxe avec Sondra Radvanovsky. Sans être ingrat pour le souvenir de Mirella Freni, qui chantait aussi pour Karajan Desdemona et même Aida, mais toujours dans les limites des moyens qu’elle avait et sans jamais forcer, il faut bien dire qu’une voix plus pleinement lyrique rend autrement justice aux demandes du rôle, qui sont à la fois belcantistes (l’élégie au bord de la mer, les allègements, les trilles) mais aussi, en couleur et en ampleur, tout près d’une qualité vériste. Avec Radvanovsky toutes les demandes sont satisfaites. Surprise excellente pour ceux qui en Vitalij Kowaljow découvrent une basse de dimension apparente modeste, mais d’un grain, d’une qualité de ligne et d’un creux qui classent immédiatement son Fiesco dans une classe où on ne rencontre plus grand monde aujourd’hui. C’est dire si, hors toute considération scénique (ou pseudo scénique), ce Verdi qui fait son théâtre par la seule voix, et dont toute la théâtralité est d’abord dans le chant, ce Verdi de légende et de vérité (mais d’une vérité oubliée) a su revivre ce soir ! Ajoutons à la qualité de la soirée qui autrement n’aurait jamais pu parvenir à un tel niveau d’ensemble, resserrant son action dans l’urgence dramatique, la déployant dans l’effusion lyrique, la direction du grand, de l’exceptionnel homme de théâtre lyrique qu’est Pinchas Steinberg. Il semble ne rien faire (comme Böhm autrefois) et domine inflexiblement la disparité des éléments qui entrent en jeu dans Boccanegra. Splendide !

Ramón Varga (Gabriele Adorno) / Ph. fomalhaut

Ramón Varga (Gabriele Adorno) / Ph. fomalhaut

Sondra Radvanovsky (Amelia Grimaldi) / Ph. fomalhaut

Sondra Radvanovsky (Amelia Grimaldi) / Ph. fomalhaut

Et Ludovic Tézier ? Eh bien lui aussi il a tout. La beauté de la ligne, l’intelligence et l’émotion des mots, une tenue de scène qui est l’autorité même : un artiste visiblement au sommet de ses moyens, et en contrôle de moyens devenus immenses, et qu’il ne laisse pas le déborder. La richesse de vibration de la voix est infinie, mais strictement contrôlée, elle ne bouge pas, mais s’épanouit dans la somptuosité de sa substance et la conduite souveraine de son legato. On le voyait venir ! À Munich, voici pas loin de cinq ans déjà, en Carlo de la Forza, il jouait de pair à compagnon avec Harteros et Kaufmann. Et il s’est développé depuis, il n’a cessé de s’accomplir, vocalement et artistement. C’est dire son statut et son rang aujourd’hui !

Théâtre des Champs-Élysées, 12 mars 2017

(Photos fomalhaut.over-blog.org)

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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