Deux opéras en concert

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Sabine Devielhe, Philippe Jordan, Stéphanie d’Oustrac

Mais les cas sont bien différents. Béatrice et Bénédict n’a jamais été reconnu comme une œuvre scénique majeure de Berlioz : trop hardiment (et maladroitement) retaillé dans Shakespeare, Beaucoup de bruit pour rien, en sorte que n’en ressorte que le mélange des genres, la confusion et, il faut bien le dire, un arbitraire des situations et des rebondissements tel que le spectateur, même aidé par le texte français qui se dit, renonce à savoir où il en est. Un grand merci à Philippe Jordan qu’il ait tenu à donner une fois en version concertante agréablement mise en espace ce qui est un chef-d’œuvre musical de premier ordre, de façon à marquer la continuité de la présence de Berlioz à l’Opéra : La Damnation hier, Benvenuto Cellini demain, les Troyens plus tard on espère.

La situation est tout à fait différente avec Andrea Chénier, succès de scène reconnu, avec les inconvénients (scènes de genre : on est sous la Révolution, il y a la guillotine, mais aussi des Incroyables et des Merveilleuses), tout ce pittoresque, flatteur en scène mais musicalement hors-d’œuvre. Le fait est que la production vient de voir le jour, follement applaudie ne serait-ce que pour la présence d’un absolu couple star, et elle voyage in corpore pour un soir à Paris, orchestre de Munich compris, dans la foulée même des représentations in loco, qui se déroulent devant des salles bondées. Le semblant de la scène dans un cas, donc ; et de l’autre sa dynamique et la vérité, la chaleur qui doivent en résulter dans le comportement, scénique mais aussi vocal (duos passionnés) entre les protagonistes.

Stéphanie d'Oustrac (Béatrice) & Paul Appleby (Bénédict) / © fomalhaut

Stéphanie d’Oustrac (Béatrice) & Paul Appleby (Bénédict)
© fomalhaut

La vedette de Béatrice et Bénédict se fait entendre d’entrée de jeu. C’est l’orchestre, avec ses sublimes cors très présents, et qui apportent une couleur de délicate mélancolie qui est la signature même de Berlioz. Avec d’incroyables hautbois, et les flûtes, cet orchestre de timbres monte de la fosse, établissant pour toute la salle une présence musicale et sonore inouïe. L’écriture vocale de Berlioz est la gaucherie même, absolument inconfortable pour toute voix. Le traitement qu’il réserve à la modeste et virginale héroïne, Héro, est assez exceptionnel, presque tout instant étant écrit de façon à montrer les meilleures ressources de la voix. Celle de Sabine Devieilhe n’est pas grande, on le sait, et Dieu merci elle n’essaye pas de la faire plus grosse qu’elle n’est. Mais d’une eau, d’un timbre, d’un charme ! Tant son air que le sublime duo nocturne avec Ursule (la très bonne Aude Extrémo) sont pure magie. On a beaucoup regretté l’indisponibilité de Stanislas de Barbeyrac, le Bénédict prévu : mais l’Américain Paul Appleby au pied levé a produit mieux que bonne impression avec sa voix claire de vraie musicien, sa diction, son lyrisme et son français exemplaire. Splendide silhouette scénique et vocale de Florian Sempey en Claudio : une jeune voix sur le bon chemin. Parfait, comme d’habitude, François Lis (Don Pedro).

Laurent Naouri, Catherine Devielhe, Philippe Jordan / © fomalhaut

« Béatrice et Bénédicte » : Laurent Naouri, Sabine Devielhe, Philippe Jordan / © fomalhaut

Et stupéfiante interruption par un Laurent Naouri (Somarone) scéniquement et vocalement déchaîné, de sa série de Trompe la Mort sur la même scène. Chapeau, l’artiste ! Il faut mettre à part la performance de Stéphanie d’Oustrac, Béatrice, présence scénique prodigieuse, jouant comme elle respire et confrontée, elle, aux pires inconforts d’écriture de Berlioz au point d’y laisser une ou deux plumes, tribut à payer pour une incomparable présence passionnée, qui eût enchanté le grand Hector ! On continue de remarquer chez Philippe Jordan le plaisir de faire de la musique, accru malgré l’extrême serré de son programme d’hiver, Lohengrin et Cosi alternant, plus la Messe en si. Ce plaisir, transmis et relayé par l’orchestre, devient joie pure. Espérons que trace restera de ces moments de magie.

Ce qu’on remarque dès l’Ouverture d’Andrea Chénier ainsi privé de scène c’est, fait assez constant dans l’école vériste, la qualité de l’instrumentation, la pertinence des coloris. Avec un orchestre de la qualité de celui de l’Opéra du Munich, ce n’est pas indifférent ! On remarquera aussi, d’emblée, l’excellence des comprimarii, en général vieux routiers du cru, qui tiennent la route et savent le métier : la surprise sera excellente, au II, avec l’Incroyable de Kevin Conners, tranchant (et parfois glaçant) de diction, et qui ne se croit pas obligé d’en rajouter dans la fanfreluche ; ou l’abbé d’Ulrich Ress ; ou la redoutable Comtesse de Doris Soffel. On doit mettre largement plus haut le Roucher d’Andrea Borghini, pour sa franchise ; et évidemment la très sensationnelle mulâtresse de J’Nai Bridges, allurale au possible, et chantant splendidement bien. Gérard est tout sauf un comprimario, le baryton méchant fait pour équilibrer à quasi parité les indispensables trios d’opéra : pour Carlo de Forza del Destino, Munich avait opposé Tézier, pas moins, au couple star Harteros/Kaufmann. L’insolence de la voix ne suffit pas à faire un Tézier, c’est clair, et la bonne grosse voix pas toujours égalisée (et semblant se ficher de l’être) de Luca Salsi, sans déparer le cast, ne l’exalte pas non plus vers l’absolu sommet.

"Andrea Chénier" Omer Meir Wellber, Jonas Kaufmann (Andrea Chénier), Anja Arteros (Madeleine de Coigny) - Bayerisches Staatsorchester - Chor der Bayerischen Staatsoper - Jonas KAUFMANN (Andrea Chenier) - Anja HARTEROS (Madeleine de Coigny) / © Vincent Pontet

« Andrea Chénier » : Omer Meir Wellber, Jonas Kaufmann (Andrea Chénier), Anja Arteros (Madeleine de Coigny), Bayerisches Staatsorchester / © Vincent Pontet (TCE)

Ce serait de toute façon impossible ce soir car, extraordinaire et hors normes comme il est, Jonas Kaufmann n’est que Jonas Kaufmann, et pas vraiment un Chénier pour Cilea. Poésie, paraître, prestige de la tenue en scène et prestige du timbre, si individuel, avec ses coquetteries et artifices : nous avons affaire à un fabuleux artiste, et mieux vaut l’avoir en Chénier, lui, qu’aucun autre ténor qui n’est que glorieusement ténor. Mais il suffit qu’il ait en scène auprès de lui Anja Harteros pour qu’aussitôt on sente tout ce qui lui manque, à lui.

"Andrea Chénier" Omer Meir Wellber, Jonas Kaufmann (Andrea Chénier), Anja Arteros (Madeleine de Coigny) - Bayerisches Staatsorchester - Jonas Kaufmann (Andrea Chenier) - Anja Harteros (Madeleine de Coigny) / © Vincent Pontet (TCE)

« Andrea Chénier »
Anja Harteros (Madeleine de Coigny) , Jonas Kaufmann (Andrea Chénier), Bayerisches Staatsorchester / © Vincent Pontet (TCE)

Paradoxe de ce couple star : Harteros tire de lui souverainement plus qu’autrement il ne donnerait, en timbre, en métal, en aigu, en intensité. Mais en même temps elle fait ressortir ses limites de chanteur, dix mille fois rachetées par son art. Pourtant il faut bien le dire : succédant à de tout simples et nus morceaux de phrase d’Harteros dits avec une plénitude, une couleur, une plasticité vocale et un modelé, une morbidezza incomparables (et ce ne sont qu’encore de simples morceaux de phrase), l’attaque du ténor sur Ora soave, avec le tic qu’il a toujours eu de faire partir le son de rien pour l’enfler de façon flatteuse, même réussi (ça a été à deux doigts de coincer) va paraître, pardon pour le mot, cheap. On n’a pas aimé cet effet (qui est aussi un truc) dès la première fois où Kaufmann l’a donné dans Fidelio, mettant Paris à genoux. Le temps de toute façon marque : et on n’en voit plus aujourd’hui que la facticité. Mais répétons-le, entraîné par la présence complice d’Harteros et sa façon, elle, d’aller au bout de la note, du son qu’il y a dans la note, et du souffle qu’il y a dans le son, Kaufmann se montre à son absolu mieux, et au mieux de ce que peut un Chénier aujourd’hui. Le triomphe va sans dire, d’autant que nos héros sont soutenus (et tenus) par un chef qui sait ce qu’il veut, Omer Meir Wellber. Mais ce que l’oreille emportera, hantée par cette couleur de perle sombre et ce modelé lumineux, ce sont quelques mots d’Anja Harteros juste avant, implorant protection, et avouant l’angoisse…

Palais Garnier, 24 mars 2017
Théâtre des Champs Elysées, 26 mars 2017

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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