Pelléas et Mélisande au Théâtre des Champs-Elysées

Patricia Petibon (Melisande) & Kyle Ketelsen (Golaud) / "Pelléas & Mélisande" au Théâtre des Champs-Elysées (© Vincent Pontet)

Patricia Petibon (Melisande) & Kyle Ketelsen (Golaud) / “Pelléas & Mélisande” au Théâtre des Champs-Elysées (© Vincent Pontet)

Jean Teitgen (Arkel) & Sylvie Brunet-Grupposo (Genevieve) / "Pelléas & Mélisande" au Théâtre des Champs-Elysées (© Vincent Pontet)

Jean Teitgen (Arkel) & Sylvie Brunet-Grupposo (Genevieve) / “Pelléas & Mélisande” au Théâtre des Champs-Elysées (© Vincent Pontet)

Si je compte bien, j’en suis à mes soixante ans de Pelléas au théâtre. Je ne compte pas les vieux albums 78 tours signés Désormière dans lesquels une génération éblouie que la chose soit possible (Pelléas chez soi ! Pelléas dans le secret ! Pelléas vous parlant à l’oreille) a tout appris. Mais au théâtre on a célébré des centenaires, et des évolutions/révolutions scéniques (assorties de scandales) aussi. Les procès faits par les héritiers ou ayants droit… La mise en scène de Cocteau, ou celle de Karajan, ou celle de Lavelli ou encore, incomparable dans sa nudité violente, celle de Pierre Strosser à Lyon jadis avec Gardiner déboulant dans le paysage, et y rénovant tout. On a subi un Pelléas situé dans un crash d’avion, et Mélisande avec ou sans cheveux. On sait par cœur au disque Irène Joachim avec Désormière, Janine Micheau avec Fournet, Schwarzkopf avec Karajan, on a vu Pelléas rendu par Peter Brook à l’obligation de ne pas faire de bruit ; désastreusement bruyant avec Boulez (eh oui) ; et sculpturalement hiératisé par Bob Wilson. Enfin c’est dire qu’on ne débarquait pas, au Théâtre des Champs-Elysées ce 9 mai, et qu’après une si longue fréquentation jamais lassée ni découragée (et pourtant !), on commence à être à peu près sûr de ce qu’on attend d’une représentation (je souligne le mot) de Pelléas, et des critères selon lesquels on va la juger.

Patricia Petibon (Melisande) & Jean-Sebastien Bou (Pelleas) / "Pelléas & Mélisande" au Théâtre des Champs-Elysées (© Vincent Pontet)

Patricia Petibon (Melisande) & Jean-Sebastien Bou (Pelleas) / “Pelléas & Mélisande” au Théâtre des Champs-Elysées (© Vincent Pontet)

Disons-le tout de suite, la présentation qui en est faite au TCE est admirable. Il faut premièrement en remercier Eric Ruf. Il ne fait qu’installer des personnages ressemblants dans un décor qui leur va, et qui plutôt qu’il ne montre des choses ou des lieux, installe une qualité : de faux-jour et d’esquive et d’à-peu-près et de leurre. Il met en évidence un enfermement, une solitude (ou plusieurs, ce qui est pire), et ces demi-mots qui abondent chez Maeterlinck et dont Debussy a si génialement donné la transcription musicale. On sort de toute une cure de Pelléas en pleine lumière, à la gestuelle signée Wilson, cliniquement nette et précise, à laquelle l’Orchestre de l’Opéra et Philippe Jordan apportaient un contrepoint idéal. Ce retour au faux-jour est bienvenu. Tout dans le travail de Ruf est tact. Merci aux metteurs en scène qui savent rester invisibles : et les choses vont. On sent un Tristan possible derrière ce Pelléas, comme ce fut le cas chez Ponnelle, dans une esthétique toute différente. Comme il le ferait bien !

Patricia Petibon (Melisande) & Jean-Sebastien Bou (Pelleas) / "Pelléas & Mélisande" au Théâtre des Champs-Elysées (© Vincent Pontet)

Patricia Petibon (Melisande) & Jean-Sebastien Bou (Pelleas) / “Pelléas & Mélisande” au Théâtre des Champs-Elysées (© Vincent Pontet)

Associons-y Christian Lacroix qui habille si bien Mélisande, et si diversement. Que n’a-t-il fait les messieurs eux aussi un peu plus distincts les uns des autres !

Kyle Ketelsen (Golaud) & Patricia Petibon (Melisande) / "Pelléas & Mélisande" au Théâtre des Champs-Elysées (© Vincent Pontet)

Kyle Ketelsen (Golaud) & Patricia Petibon (Melisande) / “Pelléas & Mélisande” au Théâtre des Champs-Elysées (© Vincent Pontet)

Le cast est d’ailleurs aussi bon qu’il peut l’être en authentique francophonie. Le seul exotique est Kyle Ketelsen en Golaud et on peut dire que ça ne se sent ni s’entend. Bon portrait, carré. C’est peut-être dans Arkel qu’en effet les meilleures qualités de Jean Teitgen ressortent le mieux, il a du timbre, et qui frappe. On aimerait qu’Arkel, si volontiers sentencieux, puisse se contenter de dire. L’éloquence parle par elle-même. C’est l’orchestre, hélas, qui l’oblige à donner de la voix.

Patricia Petibon (Melisande) & Jean-Sebastien Bou (Pelleas) / "Pelléas & Mélisande" au Théâtre des Champs-Elysées (© Vincent Pontet)

Patricia Petibon (Melisande) & Jean-Sebastien Bou (Pelleas) / “Pelléas & Mélisande” au Théâtre des Champs-Elysées (© Vincent Pontet)

Kyle Ketelsen (Golaud) & Jennifer Courcier (Yniold) / "Pelléas & Mélisande" au Théâtre des Champs-Elysées (© Vincent Pontet)

Kyle Ketelsen (Golaud) & Jennifer Courcier (Yniold) / “Pelléas & Mélisande” au Théâtre des Champs-Elysées (© Vincent Pontet)

Avec Sylvie Brunet-Grupposo parfaite en Geneviève et le charmant Yniold de Jennifer Courcier, tout va pour le mieux. On attendait Jean-Sébastien Bou en Pelléas. Cette saison, on l’a vu ou entendu en Escamillo, en Don Giovanni (deux fois, au TCE et à Versailles), dans Fantasio. Son Pelléas est parfait de discrétion, de retenue et d’élans esquissés et repris, et de bien dire. La voix s’arrange avec un vrai brio des escarpements auxquels le rôle oblige un baryton, la stratosphère pour lui ; la phrase là-haut garde son charme (attribut essentiel à tout Pelléas) et aussi son chic (attribut non moins essentiel). Mais enfin, avec Stéphane Degout, depuis quelques années cela nous fait deux barytons déjà en Pelléas. On rêve d’y retrouver un ténor bientôt, et la couleur qu’avait, qu’y mettait un Eric Tappy…

Patricia Petibon (Melisande) / "Pelléas & Mélisande" au Théâtre des Champs-Elysées (© Vincent Pontet)

Patricia Petibon (Melisande) / “Pelléas & Mélisande” au Théâtre des Champs-Elysées (© Vincent Pontet)

La Mélisande de Patricia Petibon n’est pas qu’une chevelure : encore que son ample rutilance nous vaille une mémorable scène de la Tour. Elle est inflexion et intonation, avec le poids juste pour mettre ce qu’il faut de son, et rien de plus, pour que la prosodie géniale et révolutionnaire (en français du moins) de Debussy soit honorée. Obligation théâtrale impérative : c’est autour de la qualité de son et du poids de son que donne une bonne Mélisande que s’établit (que devrait s’établir) le niveau sonore de la représentation entière. S’agissant d’un instrument aussi musicien, sensible et fiable que la voix de Petibon, ça devrait aller de soi ! Splendide performance d’actrice, positive, charnelle, mieux qu’absente : impossible à localiser, à situer. Dans son économie de geste et de mouvement, une discipline supérieure. Depuis Denise Duval, la seule Mélisande peut-être à porter ainsi charnellement à la fois sa palpabilité et son étrangeté.

Concluons après ces soixante saisons de Pelléas au théâtre, avec les quelques vérités qu’on ne peut pas ne pas en dégager.

Patricia Petibon (Mélisande), Kyle Ketelsen (Golaud) & Jean Teitgen (Arkel) / "Pelléas & Mélisande" au Théâtre des Champs-Elysées (© Vincent Pontet)

Patricia Petibon (Mélisande), Kyle Ketelsen (Golaud) & Jean Teitgen (Arkel) / “Pelléas & Mélisande” au Théâtre des Champs-Elysées (© Vincent Pontet)

Patricia Petibon (Mélisande) & Jean-Sébastien Bou (Pelléas) / "Pelléas & Mélisande" au Théâtre des Champs-Elysées (© Vincent Pontet)

Patricia Petibon (Mélisande) & Jean-Sébastien Bou (Pelléas) / “Pelléas & Mélisande” au Théâtre des Champs-Elysées (© Vincent Pontet)

Une première chose est géniale dans Pelléas et a d’ailleurs précédé tout le reste, c’est la pièce, c’est le texte de Maeterlinck, avec ses pointillés et ses suspens, ses aphorismes évasifs. Une seconde chose y est géniale, c’est la prosodie de Debussy, inventant un chant qui n’est plus chant d’opéra, et ne tolère plus aucune des latitudes laissées à l’appréciation (au caprice) de l’interprète. Très strict sprechgesang français, et noté comme tel. Longtemps Pelléas n’a existé que sous cette forme : son texte, et sa prosodie. Et c’était déjà, dans l’esprit de Debussy, Pelléas ! L’orchestre ne s’y est mis, pourrait-on dire, qu’accessoirement. Donc : un texte génial et novateur, une prosodie géniale et novatrice. Et un orchestre qui ne s’y est mis qu’après, et qui n’est ni novateur ni même génial de la même manière. Klingsor a passé dans ce jardin-là ; sublime certes, mais pas entièrement neuf. On y a mis des interludes parce qu’il en fallait pour arranger scéniquement l’action, au temps des décors suggérés (certes) mais tout de même concrétisés. Ces interludes encouragent chefs et orchestres à symphoniser Pelléas, à le parsifaliser. Au disque, à la radio, en version concert, pourquoi pas. Mais au théâtre, pardon, il y a des priorités. Que l’orchestre reste dans la fosse, comme ça s’est si bien fait à l’Opéra avec Jordan. Ah, mais le National n’est pas, mais pas du tout, un orchestre de fosse…

Patricia Petibon (Mélisande) & Jean-Sébastien Bou (Pelléas) / "Pelléas & Mélisande" au Théâtre des Champs-Elysées (© Vincent Pontet)

Patricia Petibon (Mélisande) & Jean-Sébastien Bou (Pelléas) / “Pelléas & Mélisande” au Théâtre des Champs-Elysées (© Vincent Pontet)

Le talent supérieur du chef et de l’orchestre, dans un Pelléas scénique, c’est de ne pas se faire remarquer. Sans rien ôter aux éminentes qualités de Louis Langrée, et éventuellement du National, ils ont été loin d’imiter la discrétion d’Eric Ruf, maître d’œuvre à qui l’on doit que ce Pelléas nous reste mémorable.

Patricia Petibon (Mélisande) & Kyle Ketelsen (Golaud) & Arnaud Richard (Le médecin) / "Pelléas & Mélisande" au Théâtre des Champs-Elysées (© Vincent Pontet)

Patricia Petibon (Mélisande), Kyle Ketelsen (Golaud) & Arnaud Richard (Le médecin) / “Pelléas & Mélisande” au Théâtre des Champs-Elysées (© Vincent Pontet)

Théâtre des Champs-Elysées, 9 mai 2017

 

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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