Monteverdi en majesté au Château de Versailles

À g. Emiliano Gonzales Toro, au centre Raphaël Pichon

À g. Emiliano Gonzales Toro, au centre Raphaël Pichon

 
C’est le moins qu’on puisse dire. On avait, rare privilège, entendu ces mêmes Vêpres de la Vierge de Monteverdi à Saint Marc de Venise même, éclairé par exception (les mosaïques ne le supportent guère). L’occasion était solennelle : le chœur de John Eliot Gardiner fêtait ses vingt cinq ans de fervent défrichage au service du maître dont il s’honore de porter le nom, et Deutsche Gramophone captait pleins feux l’événement. Le même événement se reproduit (et c’est une heureuse habitude) chaque fois qu’à la Chapelle Royale Gardiner et son Monteverdi Choir reprogramment le stupéfiant chef-d’œuvre qu’est Vespro della beata Vergine. Ce fut le cas la saison dernière. Elles reviendront à l’automne prochain.

Le chœur féminin à la Tribune du Grand Orgue

Le chœur féminin à la Tribune du Grand Orgue

Même affectueusement adoubé comme Raphael Pichon l’a été récemment par Gardiner lui-même, on n’imaginait pas le voir avec tout son jeune enthousiasme débouler avec son ensemble Pygmalion à la place même et dans l’œuvre même qu’on pourrait croire chasse gardée pour l’aîné. Il n’y a pas à choisir entre deux interprétations aussi également saisissantes, et si individuelles chacune dans sa différence propre. Mais on peut s’émerveiller que Monteverdi qui était en France, voici vingt cinq ans encore, terre timidement abordée, rejoigne Bach (qui vingt cinq autres ans plus tôt ne valait guère mieux) en grandeur, évidence, et prestige public. Et surtout remercier Versailles d’avoir permis et produit une telle confrontation, qui nous éclaire un immense chef-d’œuvre d’un jour neuf, et éclatant.

Raphaël Pichon et la Schola masculine sur la Tribune Royale

Raphaël Pichon et la Schola masculine à la Tribune Royale

La différence, qui d’emblée éclatait aux oreilles du public du samedi soir et du dimanche en matinée (deux salles combles pour Monteverdi, merveille) : d’un mot, la sonorité. La qualité du son et le goût du son. C’est la moindre des choses que, se présentant sur les brisées toutes chaudes du Monteverdi Choir, Raphael Pichon l’ait fait avec un ensemble choral qui en intonation, en précision rythmique, en articulation, en accélérations et en contrastes, en volubilité, en murmure (quand il faut) ne soit pas indigne du modèle historique établi par les pionniers, que ceux-ci ont d’ailleurs mis trente grandes années à peaufiner jusqu’à atteindre cet insolent naturel qui est le comble du savoir et de la virtuosité. Moindre des choses aussi que l’ensemble instrumental, avec ces deux harpes bien en évidence, ce basson ombré d’opale, n’ait pas à rougir de venir après les English Baroque Soloists. La magistrale leçon de musique apportée dans Monteverdi par Gardiner demeure unique : et nous retournerons nous la faire donner le 7 octobre, ici même, et à genoux s’il le faut ! Ce n’est pas une question de jeunesse. Jeune, Gardiner l’est à jamais, et son chœur, ses instrumentistes se renouvellent de façon rafraîchissante et certes ne sont pas vieillis sous le harnais.

Depuis la Tribune, Raphaël Pichon dirige l'orchestre placé dans le chœur de la Chapelle Royale

Depuis la Tribune, Raphaël Pichon dirige l’orchestre placé dans le chœur de la Chapelle Royale

Mais comment le dire ? C’est comme si les aînés avaient appris leur musique dans la partition, là où en effet on l’apprend et la maîtrise et d’où on la fait rayonner et flamber et vivre. Et avec quelle flamme vivre, nous l’avons tous entendu. Mais on dirait que les Pygmalion, eux, ont appris ce Vespro, se le sont inspiré et assimilé (et maîtrisé) dans la simple envie, enthousiaste, jubilatoire, de les chanter. Différence aussitôt palpable : le son. La pleine voix. L’âme de chacun, son âme tout entière qui du même élan se fait corps, se fait chant. Et c’est avant tout physique, c’est la chaleur de la générosité qui, toute précaution jetée par-dessus bord, vient se jeter dans le chant à corps perdu, et célébrer, louer. On sent cela. La gratitude de tous ceux-là qui jouent et qui chantent pour la beauté de ce qu’ils chantent, comme si leur musique à eux consistait simplement à la faire aimer. Et dans quelle évidence de ferveur et de don ! Plus d’un auditeur aura eu l’impression, dans ce lieu à vrai dire magique, d’une étonnante magie de plus : qu’on dise merci non pas à Monteverdi, mais à la Sainte Vierge d’avoir ainsi inspiré Monteverdi. La stupéfiante séquence de l’Ave maris stella, qui vient si tard, est si bizarrement intimiste et comme découvrant elle-même peu à peu ses propres ressorts, s’est trouvée baignée d’une lumière surnaturelle jamais connue : du bouche à oreille, et du cœur à cœur. Qualité mystique, mais physique d’abord. Après tout, c’est dans le chant (la vibration, le son) que l’union de l’âme et du corps se fait à la fois le plus intime, et le mieux avouée. Grand frisson alors. Avec des maîtres musiciens plus chevronnés et mieux assurés d’eux-mêmes, on ne le ressent pas avec cette immédiateté saisissante.

Magnus Staveland

Magnus Staveland

 
Giuseppina Bridelli et Eva Zaicick

Giuseppina Bridelli et Eva Zaïcik

C’est dans le chant soliste que la chose se fait la plus palpable et ostensible, évidemment. On gardera longtemps en mémoire le pur et simple miracle vocal (par tous standards qu’on voudra) d’Emiliano Gonzalez Toro dans les mélismes délirants de beauté (et de sensualité spiritualisée) du Nigra sum. Mais pas davantage on n’oubliera les deux violons se tournant le dos comme pour obtenir du chœur d’encore plus ineffables tendresses à l’Et exaltavit humiles dans le Magnificat. Mais il faudrait tout citer, l’autorité jupitérienne de Magnus Steveland, les vocalisations mariées, si expressives, si virtuoses, d’Eva Zaïcik et Giusippena Bridelli (quel timbre de mezzo !), ensemble où séparées. Mais tout était dit dès l’incroyable Pater noster inaugural, a capella, avec cet ensemble de voix graves d’une majesté qui aurait pu donner le frisson de l’humilité au Roi Soleil, s’il était venu hanter sa Chapelle.

Tous les moments, si disparates, et si évidents, de la sublime tapisserie nous ont été déployés dans le même enthousiaste bonheur de célébrer. C’est mieux communiquer la ferveur. De Raphael Pichon, longue silhouette svelte aux commandes de l’immense merveille, on ne dira rien de plus : il est l’esprit qui anime et inspire tout cela, vivificans : un insufflateur.
 

Chapelle royale de Versailles, 10 et 11 juin 2017
Photos Laurent Brunner, Directeur de l’Opéra Royal de Versailles

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genevieve

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