Le Timbre d’argent de Saint-Saëns à la Salle Favart

"Le Timbre d'argent" : Edgaras Montvidas (Conrad), Raphaëlle Delaunay (Fiammetta), Tassis Christoyannis (Spiridion) / © Pierre Grosbois (Opéra-Comique)

« Le Timbre d’argent » : Edgaras Montvidas (Conrad), Raphaëlle Delaunay (Circé/Fiammetta), Tassis Christoyannis (Spiridion) © Pierre Grosbois (Opéra-Comique)

De ce Saint-Saëns oublié ne surnageait en 78 tours, délicieusement chantée par Ninon Vallin, qu’une romance : « Le bonheur est chose légère », d’une découpe, d’un sentiment et d’un fini exemplairement français. Le reste avait sombré, et c’est très bien que le Palazzetto Bru Zane, comme il s’en est donné la mission, contribue à le renflouer, comme tant d’autres épaves lyriques du XIXe siècle français, qui lui doivent d’avoir retrouvé l’oreille du public et désormais ont, si l’on peut dire, le vent en poupe. Une recommandation de toute façon signalait cet ouvrage pour ainsi dire perdu de Saint-Saëns (comme les Barbares ou Phryné qui ont disparu de la scène) : c’est le livret de Barbier et Carré, sorte de garantie pour des succès de box-office.

"Le Timbre d'argent" : Raphaëlle Delaunay (Fiammetta), Tassis Christoyannis (Spiridion), le Chœur Accentus et les danseurs / © Pierre Grosbois (Opéra-Comique)

« Le Timbre d’argent » : Raphaëlle Delaunay (Circé/Fiammetta), Tassis Christoyannis (Spiridion), le Chœur Accentus et les danseurs / © Pierre Grosbois (Opéra-Comique)

Et dès l’Ouverture (développée, diverse, brillante) il apparaît assez que Saint-Saëns pour sa part n’est pas en petite forme : c’est étincelant, et enlevé, avec d’ailleurs l’instrumentation choisie, soignée, qui est très habituellement la marque des compositeurs d’opéra français. Et, d’entrée de jeu, au chevet du héros alité, c’est toute une musique comme bizarrement suspendue qui se fait entendre ; discrète et suggestive, aux couleurs voilées, assez intéressante pastellisation du mélancolique et même du funèbre (sans toucher, Dieu merci, au macabre ou simili macabre : cela viendra, hélas), sorte de fond sonore pour le chant de personnages secondaires, eux-mêmes exemplairement discrets. On continuerait comme cela, on irait vers une sorte de Marschner à la française, avec du chic dans la sobriété. Aubaine.

"Le Timbre d'argent" : Edgaras Montvidas (Conrad), Raphaëlle Delaunay (Fiammetta), Edgaras Montvidas (Conrad) / © Pierre Grosbois (Opéra-Comique)

« Le Timbre d’argent » : Edgaras Montvidas (Conrad), Raphaëlle Delaunay (Circé/Fiammetta)
© Pierre Grosbois (Opéra-Comique)

"Le Timbre d'argent" : Raphaëlle Delaunay (Fiammetta) / © Pierre Grosbois (Opéra-Comique)

« Le Timbre d’argent » : Raphaëlle Delaunay (Circé/Fiammetta) © Pierre Grosbois (Opéra-Comique)

Un moribond peintre un peu halluciné, qui idéalise la Beauté en Circé, ces teintes semi nocturnes : il fallait bien que le diable s’en mêle et il le fait sous les espèces d’un Spiridion qui est un peu docteur (ailleurs il s’appellerait Miracle) et qui va dès lors (ailleurs il s’appellerait Méphisto), en Satan qu’il est, conduire le bal. Car bal il y aura, et ballerine (héroïne féminine, et de loin, d’un livret furieusement embrouillé) : et il faut bien dire que l’ouvrage tout entier va se laisser envahir par un fantastique où, tel que Guillaume Vincent nous le montre en scène, Jules Barbier et Michel Carré eux-mêmes ne reconnaîtraient pas leurs petits. Circé s’incarne, la très allurale Raphaëlle Delaunay, nous exécute son pas de l’abeille, racoleur et brillant, d’un anachronisme qui va se réaffirmer insolemment dans tout ce qui va être divertissement, carnaval, couplets et bal, plombant par là même dangereusement cette musique, typée d’un autre âge et aux charmes frêles, et cette trame, ténue, ténue. Cela culmine avec les couplets plus racoleurs encore, et stupidissimes, que chante (fort bien) Spiridion, seul moment jusque-là qui, bien sûr, se fait applaudir d’enthousiasme. Misère.

"Le Timbre d'argent" : Edgaras Montvidas (Conrad), Chœur Accentus et danseurs / © Pierre Grosbois

« Le Timbre d’argent » : Edgaras Montvidas (Conrad), Chœur Accentus et danseurs / © Pierre Grosbois (Opéra-Comique)

Les arrière-plans de ce Timbre d’argent ont quelque chose de solennel et auguste, qui touche à la magie du son (héroïne légitime de tout opéra), donnée qu’on manie avec effroi. La France n’ayant pas eu de Marschner, c’est Berlioz qu’il fallait pour donner poids et sens à des ressorts aussi graves. Mais Barbier et Carré — la faute est à eux — ont donné un livret d’opérette, osant le mélange des genres mais ne le réussissant pas. Là c’est un Offenbach qu’il fallait. Mais Saint-Saëns, révérence gardée, n’a jamais passé pour un maître en humour désinvolte et aux pieds légers. Au banquet, à la partie de cartes, où un peu d’ironie voudrait que nous entendions se défier un Lindorf et un Hoffmann, c’est un bateleur, le mauvais meneur d’une mauvaise revue d’aujourd’hui que, sinon les auteurs, du moins la mise en scène nous donne. Aux ténuités de l’intrigue (un peu prétentieuses il est vrai) il ne faut pas ajouter, croyant ainsi le rapprocher de nous, ces lourdeurs-là.

"Le Timbre d'argent" : Hélène Guilmette (Hélène), Edgaras Montvidas (Conrad) / © Pierre Grosbois (Opéra-Comique)

« Le Timbre d’argent » : Hélène Guilmette (Hélène), Edgaras Montvidas (Conrad) / © Pierre Grosbois (Opéra-Comique)

Les Siècles, conduits par François Xavier Roth, se tirent brillamment d’une musique soignée et agile, qui veut des attentions constantes. Hélène Guilmette chante avec charme et la sorte d’humilité rayonnante qu’il faut « le Bonheur est chose légère », moment mélodique décidément absolu de la partition : mais laisse la vedette, côté dames, aux jambes fuselées, admirables, de Mlle Delaunay. Dans le composite musical de la soirée, le petit hymne à la Vierge, canzonetta plutôt, où s’entremêlent les voix de Guilmette et de Jodie Devos (Rosa, l’aimée de Conrad), charme beaucoup, mais passe bien vite. Distribuer les messieurs est autrement périlleux. Conrad veut ce genre de voix berliozienne où du bronze va avec de l’or liquide, Edgaras Montvidas a de l’un et de l’autre, et touche infiniment quand la tessiture ne s’emballe pas, l’obligeant, lui, à vibrer inconsidérément : la voix alors semble lui échapper, mais c’est senti, vivant, convaincant et tenu. On voudrait ne dire que du bien du Spiridion de Tassis Christoyannis dont la voix est solide, avec ce qu’il faut de sombre et de mordant, et d’enviables facilités dans l’aigu. Un artiste d’ailleurs, et qui impose son personnage. Mais on a tellement haï la façon m’as-tu-vu dont la mise en scène lui fait donner ses couplets racoleurs du banquet (et, il faut bien le dire, le plaisir qu’il semble y prendre) qu’on en oublierait ses éminentes qualités. Admiration absolue et gratitude pour la santé, le charme pur, le timbre sensible et chaleureux de Yu Shao, illuminant le beau personnage qu’est Bénédict.

"Le Timbre d'argent" : Jodie Devos (Rosa), Yu Shao (Benedict), le Chœur Accentus / © Pierre Grosbois (Opéra-Comique)

« Le Timbre d’argent » : Jodie Devos (Rosa), Yu Shao (Benedict), le Chœur Accentus / © Pierre Grosbois (Opéra-Comique)

Guillaume Vincent ayant si bien réussi l’effet d’ambiance mi-nocturne et de pressentiment où commence l’ouvrage, on regrette d’autant plus la dérive vers le médiocre grand spectacle, show pour plaire, où l’ont entraîné les confusions et maladresses de Barbier et Carré, illustres librettistes.

"Le Timbre d'argent" : Hélène Guilmette (Hélène), Edgaras Montvidas (Conrad), Chœur Accentus et danseurs / © Pierre Grosbois (Opéra-Comique)

« Le Timbre d’argent » : Hélène Guilmette (Hélène), Edgaras Montvidas (Conrad), Chœur Accentus et danseurs © Pierre Grosbois (Opéra-Comique)

Opéra-Comique, le 12 juin 2017

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genevieve

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