Lucas Debargue dans tous ses états

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De g. à dr. : David Castro-Balbi, Lucas Debargue, Alexandre Castro-Balbi

 
C’est une rare, une singulière soirée que la Fondation Vuitton vient d’offrir à Lucas Debargue. Le lieu, on le sait, est sublime : aux profondeurs du musée, miré dans d’étranges eaux, l’auditorium est confortable, à l’oreille comme à l’œil (et au dos) ; idéal par ses proportions pour tout ce qui demande une attention totale, fatalement dispersée dans les espaces inutilement immenses que la République multiplie dans les périphéries, les périmant d’avance. Mais enfin d’autres concerts se donneront ici dans la saison. Une soirée avec Lucas Debargue, c’est autrement complet. C’est que notre jeune champion a d’autres cordes à son arc ; il n’est pas seulement un pianiste, mais un musicien avide, généreux, dévorant, qui fait musique de tout ce qui lui survient, le touche, l’entoure ; un sûrement dont on peut être sûr qu’il ne finira pas professeur auréolé et encroûté dans le même conservatoire où il aura usé ses culottes, gamin ; plus imprévisible, plus fils à la fois du Cid et de Rimbaud pour cela, trop indépendant, trop foisonnant. Le piano l’a révélé au monde, et d’abord l’a révélé à lui-même, l’encourageant, l’obligeant à devenir davantage Lucas Debargue, à devenir le meilleur Debargue possible. Pourtant, vue du ciel, sa carrière de pianiste de concert pourrait n’être dans sa propre vie qu’une circonstance, un à côté. Il est trop, de partout, musique.

Singulier objet de curiosité publique ! Un champion qui déboule, jeté sans préparation sur la piste olympique, et battant les favoris ! La soirée débutait par cet assez rare hommage ; un film consacré au champion, et tourné par son meilleur ami. Pylade nous montrant Oreste, ou bien Castor-Pollux. Dioscures ils sont en effet, lui et son ami (dans une autre mythologie on aurait dit : son pote) Martin Mirabel. Ils se sont rencontrés au lycée, ils avaient dix-sept, dix-huit ans, ils dévoraient des livres ; la musique, écoutée ensemble, rêvée ensemble, conçue ensemble, dévorait leurs nuits. Rien au monde n’est beau au monde comme l’amitié, totale, dévorante, désintéressée de deux jeunes gens doués. Bénédiction que ces deux-là se soient trouvés. L’un a suivi l’autre, ou plutôt ils y étaient comme les doigts d’une main sont ensemble, à Moscou et à Weimar, à Chicago et à Berlin. L’un montrant l’autre, le faisant se commenter, s’expliquer lui-même ; arrivant ainsi à des aveux, des vérités que, tout seul, on ne saurait ou n’oserait peut-être pas dire. Nous entendrons ainsi Lucas le globe-trotter professer qu’il a un repli et un abri au monde, la musique ; que l’ut majeur est comme un sol, une maison, d’où tout le reste devient possible si on l’habite bien ; qu’on est là pour donner, et se faire comprendre ; et quel amour des autres (oui, il ose presque le dire) il faut qu’il y ait derrière tout cela. Le dedans d’une personne hors du commun est ainsi montré, touche par touche, avec ce qu’on s’attend le moins à trouver dans ce genre d’exercice (et dans ce milieu-là !) : mieux qu’une pudeur (qui serait frustrante, inhibante, et devrait recourir à des demi-mots), un vrai tact, qui dit la chose même et le mot juste, avec la discrétion native de jeunes gens bien nés. Dioscures, en vérité. Et très beau film, sensible, vrai, avec d’irrésistibles moments de csardas en musique de chambre, de jazz à Chicago. Tout cela qui est l’exultation même d’une jeunesse dans sa splendide vitalité (BelAir Média).

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Entracte alors, aménagements. Et concert. D’abord Debargue nous jouera les deux sonates de Schubert qui constituent (avec la 2e sonate de Szymanowski) le programme de son prochain disque, à paraître fin octobre chez Sony. Une la majeur et une la mineur, toutes deux dites petites (il y en a en effet de même tonalité chez Schubert qui peuvent être dites carrément grandes, ou même gigantesques). Avec ses doigts eux-mêmes gigantesques Debargue ne ferait qu’un bouchée de ces grandes-là, sur lesquelles  se précipitent désormais tous les jeunots du piano français (d’ailleurs fort doués) comme par besoin de prouver. Debargue n’a rien à prouver. Il sait que l’apparemment simple offre des détours, des points d’égarement, des pièges où les plus grands se prennent les doigts. On l’avait déjà entendu deux fois dans ces sonates. Qu’on n’attende pas de lui qu’il se répète et se recopie, que comme un forcené il ait forcé Schubert à entrer juste dans l’idée qu’il voudrait donner de lui. Il l’a travaillé au point d’être sûr de ce qu’il fait. Et il peut alors, au dernier moment, face à nous, ce soir même, s’y lancer comme les yeux fermés, selon l’émotion que hic et nunc ces sonates qu’il joue, le lieu où il joue, vous et moi qui attendons et écoutons, lui inspirent comme chose neuve : comme première fois. Readiness is all, disait Hamlet. Mais nous aussi, soyons prêts à accepter que le Schubert que nous préconcevons (parce que nous aurons entendu Brendel ou Lupu ou Debargue même) soit là ce soir. Ce sera Schubert sûrement, mais vierge et vivace comme le “bel aujourd’hui”. Ce ton d’amertume auguste dans la la mineur, ne cherchez pas à le retrouver dans son disque. Il est d’aujourd’hui. Et il est Schubert même !

La soirée se complétait par l’audition d’un Trio pour cordes et piano, sans numéro d’opus, signé Lucas Debargue. Un interprète, un exécutant, et qui pourrait se suffire de l’être, mais qui compose aussi !? Pour que davantage de musique encore s’exprime de lui, qu’il l’exsude par tous ses pores, par toutes ses fonctions de vivant ?! Bravo alors. Soit dit en passant, on s’étonne que les professionnels de l’écoute musicale ne se soient pas précipités pour entendre cette nouveauté-là, et au besoin l’assassiner toute crue !! Ah, si Debargue était subventionné ! Toutes les sacristies seraient là ! Passons. En complicité avec lui il y avait, très expressément voulus et admirés, les frères Castro Balbi, David au violon, Alexandre au violoncelle. On les avait vus dans le film essayer à trois d’incroyables magyareries, David osant les plus impalpables sons filés et cette merveille, le plus d’être, résultant du fait d’être à trois, et trois comme un, à s’exprimer ensemble, à devenir ensemble, pleinement, musique. Cette plénitude d’être accrue du fait de se conforter les uns les autres, de trouver foyer et substance et racines et jusqu’à oreille dans les autres, ce miracle pur de la musique de chambre, rarement on l’aura vu s’expliciter aussi à fond que ce soir. Le film, puis la chose même.

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Pas grand-chose n’est aussi noble, aussi nourricier en musique que le trio cordes/piano ; aussi riche de passé, aussi riche, si on veut, d’avenir. Debargue n’a pas honte d’être venu après Ravel et Chostakovitch, de les avoir entendus et éventuellement compris et retenus. Il n’écrit ni pour être innovant, ni (surtout) obéir à un mot d’ordre. Il écrit par surabondance. Il distribue à pleines mains. Et de façon telle, expressément, que chacun dans la salle puisse entendre, suivre, comprendre, vibrer. Eloquence = hospitalité. Merci, l’hôte. Nous avons faim, nous aussi. Et quelque chose nous comble dans ces trois garçons réunis pour, ensemble, s’oublier chacun et, à eux trois, éprouver ce plein d’être que rien d’autre ici-bas ne donne autant que la musique respirée ensemble, et qu’on distribue aux autres. Un finale qui ose être un finale, une mélodie qui ose être une mélodie, une vibration qui ose être une vibration… allons, malgré le mal que se donnent tant de musiciens pour nous le casser, le monde ne l’est pas encore tout à fait. Il y a de l’espoir.

Auditorium Louis Vuitton, 29 septembre 2017

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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