En chemin avec Bach

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Raphaël Pichon et son Ensemble Pygmalion à la Philharmonie de Paris (Image Culturebox)

 
Et chanter Bach. C’est le pèlerinage sublime que nous sommes invités à accomplir, en sept étapes, tout au long de cette saison de concerts 2017/8, guidés par Raphaël Pichon, vrai chef de troupe, et en compagnie de Pygmalion. Le Bach qui se chante est peut-être bien le plus beau et le plus plein, celui où Bach s’engage le plus totalement, avec à la fois son génie de musicien et son âme de croyant et témoin. Ses Cantates, ses Passions même, appartiennent à un culte ; le temple était leur lieu ; des fidèles leur premier et indispensable public, qui reconnaissait la mélodie de tel choral pour l’avoir entendue à la taverne (c’était parodie au bon sens du terme, en promotion : Bach y gagnait que les fidèles sauraient chanter cela par cœur, et de façon robuste) ; et, surtout, qui comprenait le moindre mot, y réagissait, dans l’attention et l’émotion. Le moins qu’on puisse dire est qu’aujourd’hui chacun peut, à condition d’y bien mettre l’oreille, entrer de plain-pied et de plein droit dans un Concerto Brandebourgeois et même L’Art de la Fugue. Pas dans les Passions ni surtout les Cantates. Dans la St Jean et la St Matthieu, ce que chante l’Evangéliste est à peu de chose près le texte même des Evangiles : histoire douloureuse, chemin de croix d’où personne, même étranger entièrement à toute tradition chrétienne, pour des raisons simplement humaines, et par l’universalité de l’humain, n’est, ne saurait se sentir exclu.

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L’Ensemble Pygmalion à la Philharmonie de Paris (Image Culturebox)

 
Il n’en est pas ainsi dans les Cantates. Elles s’intègrent à un culte, elles sont le culte même. Elles impliquent une sorte de participation (musicale, mentale ; d’âme) qu’aucun public de concert ne saurait apporter aujourd’hui. Elles s’adressent à des fidèles, à des croyants et qui savent l’allemand. Leurs airs solistes ne font qu’y développer ou commenter l’homélie, de règle au culte. Contexte qui, certes, ne rapproche pas de Bach, mais établit de nous, public d’aujourd’hui, à lui une fatale distance. Le métissage général qui s’est intégré aux cultures et aux civilisations ; le disque, propagateur planétaire, certes ont modifié la donne. Reste que les Cantates, où se trouve (un peu perdu dans l’abondance des biens, il est vrai) le meilleur et le plus engagé du Bach le plus pleinement Bach, ne sont pas le côté par où on l’aborde le plus souvent et le plus aisément. Merci de toute façon à Raphael Pichon de rouvrir ce chemin. Merci à lui surtout de le faire avec l’enthousiasme et l’engagement, personnels et collectifs, qui marquent tout ce qu’il fait ; avec la splendeur de son qu’il obtient des voix du chœur Pygmalion, à qui rien de ce qui est grâces, élégance et grandes manières du baroque n’est étranger, mais qui l’assument avec la tenue qui manque hélas à tant de groupes concurrents, dont celle du son semble être de toute façon le moindre des soucis. À quoi s’ajoute la sensationnelle qualité des instruments acolytes : ils ne sortiront de l’ombre que le temps d’une aria, mais le feront avec une présence, une autorité et, redisons-le, une plénitude dans le timbre et une légitimité dans le son qui font d’eux les héros d’un moment. La qualité du chœur permet que Pichon y puise tel soliste pour tel moment privilégié, ou un remplacement de dernière heure. La calamité des Cantates de Bach, ce sont les solistes vocaux, surtout mâles, choristes dans l’âme, impeccables dans tout ce qui est moyen, saisis d’effroi devant tout ce que Bach demande d’extrême : d’intensité, de tessiture aussi. L’admirable pèlerinage que Gardiner avait entrepris en 2000 aux confins d’univers où Bach s’est chanté, souffrait de ce vice : instruments et chœurs sublimes, voix solistes défaillantes et très en retrait.

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Raphaël Pichon, l’Ensemble Pygmalion et Sabine Devieilhe à la Philharmonie de Paris (Image Culturebox)

 
Julien Prégardien, Raphaël Pichon et son Ensemble Pygmalion à la Philharmonie de Paris (Image Culturebox)

Julien Prégardien (Image Culturebox)

Raphaël Pichon jouait le luxe en ayant à sa première étape Sabine Devieilhe pour la BWV 51, Jauchzet Gott, électrisant challenge entre voix et trompette. Elle ne saurait, rare cantate soliste, se passer d’une soliste de ce calibre. Mais la présence de Julien Prégardien pour rien qu’un récitatif, un air et un duo, mais à quel niveau d’exécution et d’engagement émotionnel, quel luxe ! Le tout premier luxe, c’est l’agilité collective, la stupéfiante, l‘orgiaque étincelle vivante dégagée dès l’attaque d’O ewiges Feuer, ouvrant le concert. Feu éternel en vérité. Mais feu vivant d’abord. Acte même de l’Esprit, qui est consolation. On ne saurait plus pleinement entrer en Bach. Des couleurs plus sombres voileront la seconde étape, accessible sur CultureBox, placée sous le signe du Transeamus : cette précarité d’un croyant, qui ne sait pas son heure dernière, mais sait qu’elle peut sonner à toute heure. Moins d’ostensible brio dans ces cantates-là, dont aucune n’offre ni aria ni chœur authentiquement mémorable, qui nous hante l’oreille. C’est Bach dans son glorieux tout venant, Bach dans son quotidien, ou son hebdomadaire plutôt. Au service. Mais qu’un tel serviteur fait connaître son maître comme haut ! Le Roi Soleil n’en a pas eu autant.

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Raphaël Pichon et l’Ensemble Pygmalion à la Philharmonie de Paris (Image Culturebox)

 
Ayant fait tous ces compliments à Pichon, son chœur, ses solistes, et d’abord à l’entreprise, on me permettra bien un bémol. Il est inutile, il est même dommageable d’ajouter à Bach (ni à quoi que ce soit qui est bon, et qui se suffit comme tel). C’est un mauvais trait de mode que de craindre que la chose même ne suffise pas, de penser qu’elle a besoin qu’on y ajoute un plus, une offre spéciale pour la rendre attrayante, lui trouver un nouveau public. Passe encore le couple de danseurs japonais (d’ailleurs stupéfiants) pendant le 3° Brandebourgeois, qui n’est que prouesse instrumentale (et quelle ; et réalisée dans quelle splendeur de sonorité !). Mais à la deuxième étape, ce monsieur enlevé dans une sorte de lévitation sur le texte même de Ich elender Mensch, c’est-à-dire pendant que Bach dit quelque chose qu’il veut qu’on entende, cela détourne, distrait, divertit. Nous revoilà tout yeux, graine de badauds qui ne demande qu’à ne pas être concentré, ne pas écouter : même quand il est là pour ça ! Qu’ailleurs on se dise : Bach ne suffira pas, il faut une prime, peut-être.  Mais là ! Avec Pichon ??! Dieu merci le 11 décembre, en troisième étape, son partenaire sera l’éclairage, ce sera Bertrand Couderc, dont les lumières saisissantes lui ont magnifiquement mis en scène, à la Chapelle Royale, une soirée mémorable sur le deuil des Rois (musique de Delalande). Là, le partenaire n’ajoute pas, ne distrait pas. Il met en valeur. Et ce sera double merveille !

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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