Le Comte Ory de Rossini à l’Opéra-Comique

"Le Comte Ory" : Philippe Talbot (Comte Ory), Jean-Sébastien Bou (Rambaud), Eve-Maud Hubeaux (Ragonde) / © Vincent Pontet (Opéra Comique)

“Le Comte Ory” : Philippe Talbot (Comte Ory), Jean-Sébastien Bou (Rambaud), Eve-Maud Hubeaux (Ragonde)
© Vincent Pontet (Opéra Comique)

 
"Le Comte Ory" : Philippe Talbot (Comte Ory), Julie Fuchs (la Comtesse), Gaëlle Arquez (Isolier) / © Vincent Pontet (Opéra Comique)

“Le Comte Ory” : Philippe Talbot (Comte Ory), Julie Fuchs (la Comtesse), Gaëlle Arquez (Isolier) / © Vincent Pontet (Opéra Comique)

On n’a pas pris au bijou de musique et de verve qu’est Le Comte Ory autant de plaisir qu’on s’en promettait, et qu’on annonçait aux lecteurs, leur recommandant de ne surtout pas le manquer. Comme visiblement on était seul à faire un tout petit peu grise mine dans une salle absolument aux anges, s’ils ont suivi le conseil et sont venus, assurément eux aussi y auront pris un plaisir extrême, et général. Il est clair qu’un consensus est en train de se produire dans les salles lyriques, le désaccord (et violent) n’intervenant d’ailleurs plus entre partisans de telle chanteuse et ceux de telle autre. On est décidé à prendre son plaisir là où on est venu le chercher et, sauf capsule spatiale intervenant dans une Bohème où elle n’a que faire et privant le spectateur de goûter pleinement La Bohème qu’il sait par cœur, et telle qu’il la sait par cœur, on s’arrange de tous les à peu près qui sont devenus la règle. Ils avancent masqués, sous le spécieux prétexte, changeant les ouvrages d’époque et de style, de leur donner davantage d’universalité, de les rapprocher du spectateur d’aujourd’hui.

"Le Comte Ory" : Philippe Talbot (Comte Ory) / © Vincent Pontet (Opéra Comique)

“Le Comte Ory” : Philippe Talbot (Comte Ory) / © Vincent Pontet (Opéra Comique)

Les bons apôtres ! On ne rapproche en rien l’intrigue du Comte Ory et ses personnages en les transportant d’un Moyen Age à Croisades à une prise d’Alger proche, sinon du spectateur d’aujourd’hui, du moins du temps où Rossini composait Le Comte Ory (encore que Rossini, si influent sur la mode, qu’à sa manière il faisait, soit bien médiocre miroir, dans son œuvre, des bouleversements de son temps). L’embêtant, c’est que cela donne à Christian Lacroix, grand maître national ès costumes (et qui certes s’y connaît) prétexte pour assez paresseusement y pavaner chapeaux et redingotes Louis-Philippe tels qu’on les voit partout (plus chics, plus stylés, mieux portés seulement), sans rien des taches de couleur, du pittoresque, du détail qu’appelle si expressément une partition si enlevée, si foisonnante, et si merveilleusement orchestrée.

"Le Comte Ory" : Julie Fuchs (la Comtesse) / © Vincent Pontet (Opéra Comique)

“Le Comte Ory” : Julie Fuchs (la Comtesse) / © Vincent Pontet (Opéra Comique)

Monochromie et monotonie, accentuées par une bien inutile pénombre au I, et trop d’intérieurs où un peu de campagne, de ciel ouvert, de fantaisie ne serait pas de refus. Au II, qui se passe de nuit en effet, et dedans, ce sera lugubre. Le malheur est que cela bouge peu en scène, empesé dans son propre attirail. Les individualités ne se dessinent pas, effacées sous le costume commun. C’est prendre trop à la lettre le livret que de mettre d’emblée Mlle Fuchs dans une robe si noire (exquise d’ailleurs, comme celle qui la porte), de même qu’au retour des maris on montrera l’un d’eux tout crûment sauter Madame, comme s’il n’avait attendu que ça pendant toute la Croisade. La musique a des manières et le texte des finesses, Messieurs les Metteurs en scène ! L’esprit qu’il y a dans Le Comte Ory, textuellement, ne fait qu’un avec ses fusées de musique, du tact, voyons. Chez Rossini les Orléans n’ont pas encore remplacé les Bourbons ; attendez Offenbach (au moins) pour la gaudriole. La vraie irrévérence qui y éclate, jusqu’à l’éblouissant, porte des gants. La plus grande paresse consiste à n’avoir pas cherché un moyen de faire paraître les lascars de la suite du Comte Ory en même temps soudards et bonnes sœurs, comme cela s’est fait autrefois, quand le décorateur (en l’occurrence François Ganeau) trouvait sur de vieilles planches de costumes son modèle ; la double jupe de ces saintes travailleuses, rabattable en capuchon en cas de pluie, ou de visite. Et quelle prestesse en scène alors ! Il faut bien dire qu’au II, au Comique, ne quittant des veuves éplorées que pour passer à des soudards déguisés, on traverse une série de tunnels. Hélas ! Il ne faut plus savoir ni comme les œuvres ont pu se montrer drôles (et fidèles à la fois) ni à quel rythme endiablé elles ont pu être jouées et chantées. On rit de rien, désormais. D’un surtitre souvent, avant même de savoir à quoi de scénique il correspond.

"Le Comte Ory" : Julie Fuchs (la Comtesse), Philippe Talbot (Comte Ory), Eve-Maud Hubeaux (Ragonde) / © Vincent Pontet (Opéra Comique)

“Le Comte Ory” : Julie Fuchs (la Comtesse), Philippe Talbot (Comte Ory), Eve-Maud Hubeaux (Ragonde)
© Vincent Pontet (Opéra Comique)

 
"Le Comte Ory" : Philippe Talbot (Comte Ory), Gaëlle Arquez (Isolier), Julie Fuchs (la Comtesse) / © Vincent Pontet (Opéra Comique)

“Le Comte Ory” : Philippe Talbot (Comte Ory), Gaëlle Arquez (Isolier), Julie Fuchs (la Comtesse)
© Vincent Pontet (Opéra Comique)

Rassembler un cast qui ait les flexibilités et témérités vocales, et le chic, mais l’humour aussi, pour Le Comte Ory est bien difficile et l’Opéra-Comique s’est rapproché de l’idéal autant qu’il est possible aujourd’hui. La très jolie voix de Julie Fuchs, ici, va de soi, et elle gagne quoi qu’elle chante. On regrettera seulement une sorte d’indécision dans l’ornementation, des notes piquées, des flashes semblent venir un peu au hasard, sans considération d’un style. C’est vrai aussi de l’excellent Jean-Sébastien Bou qui a l’autorité pour raconter tels quels les exploits de Rambaud sans que la mise en scène (ou l’orchestre, ou les deux) les lui fasse entrecouper, avec effets. Qu’on laisse donc la musique, quand elle est si bien écrite et si expressive, se mettre en scène elle-même. Le Gouverneur de Patrick Bolleire est bien neutre, d’ailleurs fait quelconque par son costume ; la voix de Ragonde, Mlle Eve-Maud Hubeaux, de très réjouissante couleur, mange un peu celle de Julie Fuchs dans leur duettino. On ne peut pas demander à la voix de Philippe Talbot de se faire pleinement entendre dans tout ce qui est texte, ou dans le medium. Les suraigus du Comte, ses agilités frondeuses, ses défis vocaux sont bien assez, et il s’en acquitte avec un aplomb étonnant. Joli personnage, d’ailleurs. C’est sans doute Gaëlle Arquez en Isolier qui garde le plus de consistance et d’individualité définie, de bout en bout de son rôle, imposant dans l’ensemble une couleur, une netteté, une franchise de projection qui ne sont qu’à elle.

"Le Comte Ory" : Philippe Talbot (Comte Ory), Gaëlle Arquez (Isolier), Julie Fuchs (la Comtesse) / © Vincent Pontet (Opéra Comique)

“Le Comte Ory” : Philippe Talbot (Comte Ory), Gaëlle Arquez (Isolier), Julie Fuchs (la Comtesse)
© Vincent Pontet (Opéra Comique)

La mise en scène est de Denis Podalydès, la scénographie d’Eric Ruf, l’Orchestre des Champs-Elysées est dirigé par Louis Langrée. Il aurait pu y avoir en tout cela un peu plus de lumière, et d’entrain, et de magie. Mais ne boudons pas. Dans la grisaille de tant de spectacles lyriques d’aujourd’hui, ce Comte Ory semble un soleil, et il a été accueilli comme tel.

Opéra-Comique, le 25 décembre 2017

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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