Carmélites en gloire

Christian Thielemann / © Matthias Creutziger

Christian Thielemann / © Matthias Creutziger

L’œil de l’oreille est toujours bien limité dans ses sorties, amis, il fait comme la plupart de ses lecteurs, il passe la soirée au coin du feu. Avec un petit écran. Et son ordinateur. Et c’est le monde qui vient à lui, le monde des sorties et des fêtes, dont pour sa part il n’a plus guère le goût. Mais quelle bonne surprise, captant un concert de la Saint Sylvestre, de ne pas tomber sur les traditionnelles viennoiseries (agrémentées, ou alourdies, depuis que la TV règne en maîtresse, des quelques fadeurs vaporeuses dansées faites pour racoler). Un des quatre ou cinq chefs les plus costauds du moment, Christian Thielemann, dirigeait sa Staatskapelle de Dresde, l’orchestre sans doute le plus intéressant d’aujourd’hui, le plus authentique, le mieux resté dans son propre jus (incomparable), dans un programme festif atypique du XXe siècle. On entend la toujours surprenante Angela Denoke chanter le répertoire de Marlène sans essayer de ressembler à Marlène et on entend aussi, merveille, la musique de ce qui est tout à fait scène d’amour, duo d’amour, mais sans les voix, dans Captain Blood, entre Errol Flynn et Olivia de Havilland, et c’est signé Korngold ! Régal. Et enfin, surprise pour fêter l’an neuf !

"Dialogue des Carmélites" / © Vincent Pontet

« Dialogue des Carmélites » (Olivier Py) / © Vincent Pontet

On a vu aussi, capté de Bruxelles où La Monnaie les montait, une reprise de Dialogues des Carmélites dans l’exemplaire mise en scène d’Olivier Py, d’abord montrée au Théâtre des Champs-Elysées voici deux saisons. Le TCE s’apprêtant à le reprendre, le 7 février, pour cinq représentations, profitons-en pour bousculer la chronologie. Pour une fois, le critique peut prévenir l’événement, laisser au lecteur le temps de changer son calendrier, de trouver des places. Un tel spectacle est l’honneur des scènes francophones, en ce temps où tant d’œuvres sont délibérément défigurées, violentées, avilies par les metteurs en scène. Ici règne le respect, celui d’un texte et d’un argument théâtral de premier ordre et, on se plaît à le dire, du public constamment pris et gardé en otage, indigné et impuissant, le temps d’une représentation. Il est admirable que ces quelques dernières années un tel consensus se soit formé autour d’un chef-d’œuvre tardif de l’opéra européen, une des choses les plus fortes et les plus neuves produites par une école française qui, en matière d’opéra, a donné à l’Europe si peu de leçons de vigueur. Comme Peter Grimes s’est arraché à son Borough et la Lady Macbeth du district de Mzensk à Chostakovitch pour devenir mondiaux, universels, ainsi les Carmélites ont quitté Compiègne et Paris pour rayonner d’autrement haut. Beaucoup d’éminentes chanteuses étrangères s’y sont appliquées, à la suite de Crespin allant reprendre sa Prieure en anglais pour convertir et entraîner le monde anglo-saxon. Mais le texte de Bernanos, la prosodie de Poulenc, cherchée avec un goût artiste amoureux de la langue, mais si constamment fluide, —naturelle et en situation—, appellent un dire et une diction, des coloris de voyelles aussi, que même les meilleures Françaises ne maîtrisent pas toujours. Sérieux obstacle à la mondialisation d’un chef-d’œuvre. Mais l’ensemble féminin réuni à La Monnaie dans ce qui sera à une exception près le cast du TCE réussit le sans-faute. Il fallait les réunir dans du Poulenc (et Bernanos) pour constater comme le chant français aujourd’hui est sain, et dramatiquement performant.

"Dialogue des Carmélites" / © Vincent Pontet

« Dialogue des Carmélites » (Olivier Py) / © Vincent Pontet

On mettra hors pair Patricia Petibon qui vient d’aligner une Manon et une Mélisande très différentes et aussi réussies l’une que l’autre. Sa Blanche est d’une simplicité nue, d’une fragilité inflexible, d’une force supérieures : et elle sait garder dans ce personnage difficile, contradictoire, douloureux, la part de lumière qui a fait d’elle autrefois une miraculeuse Sœur Constance. Celle-ci, c’est Sabine Devieilhe, au mieux de sa transparence et de sa lumière, et sans emploi ici pour les pyrotechnies vocales qui la font exceptionnelle ; ici encore seules la transparence, la nudité vocale comptent. Lors des premières déjà on avait le sentiment qu’Olivier Py ne portait pas dans son cœur le personnage de Mère Marie de l’Incarnation, qu’il profile hésitant, un peu aux aguets, avec une étrange dimension d’incertitude, un flou qui ne semble pas répondre à sa détermination sans compromis : admirablement chanté, Sophie Koch ne peut faire autrement que de laisser quelque peu en retrait ce personnage héroïque (rappelons-nous Gorr au théâtre, Jeanne Moreau au film). Réussite révélatrice en revanche pour Véronique Gens, dont les prouesses en Alceste et dans tant de tragédies baroques semblent ne pas réussir à changer l’image publique, honorable, mais un peu convenue. Sa Madame Lidoine est une incarnation, au plein sens du terme, d’un aplomb vocal et d’une netteté de caractérisation d’ordre supérieur. Chapeau bas ! Dans le rôle de la Première Prieure, capital mais vite disparu, la première distribution du TCE avait trouvé son point faible en Rosalind Plowright. On s’est beaucoup précipité sur ce rôle, de vielles stars en quête d’une mort spectaculaire et ajoutant un équivalent de Comtesse de Dame de pique à ce qui leur reste de répertoire. On a vu Balachova à la création de la pièce de Bernanos, à Hébertot, il y a des âges ; sa protestation intérieure, indignée, presque sans gestes. La Prieure a quelques-uns des plus beaux mots d’une partition restée extrêmement littéraire, une bonne part de son nimbe vient de cette façon de dire les mots, où Crespin fut souveraine. Les cris et contorsions de l’agonie sont un surcroît, qui peut se gommer. Anne Sofie von Otter sera la Prieure au TCE. Sa sobriété classique est un garant. Sophie Pondjiclis, à Bruxelles, était exemplaire d’effacement à cet égard. Il y a assez de grand guignol virtuel dans la façon dont Py laisse représenter la Prieure, suspendue au mur comme un crucifix. Une stricte sobriété dans le jeu et le geste n’en est que plus bienvenue. On n’aurait garde d’oublier la nuée de rôles féminins secondaires, Carmélites moins typées, mais qui doivent être supérieurement tenues. Ajoutons que dans cette représentation éclatait, en Chevalier de la Force, présence masculine irradiante, Stanislas de Brabeyrac, aujourd’hui aussi beau et lumineux à voir qu’il est satisfaisant à entendre : la voix a pris de l’ampleur sans perde ses tendresses, son legato, son timbre rare, et son exemplaire français. Entre-temps il aura chanté son premier Pelléas à Bordeaux. Il a le vent en poupe. On l’observe depuis pas mal de temps. Cette saison il éclate.

Un chef-d’œuvre, un des bien rares de notre siècle lyrique, est né à Paris et y revient en gloire. Ne manquez pas cela, amis. On tâchera d’y aller soi-même, en clopinant, même à genoux s’il faut ! Au Théâtre des Champs-Elysées les 7, 9, 11, 13, 15 février 2018

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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