Une saison d’opéra

logo_culturebox_300_2014L’hôpital s’y est mis, puis les intempéries, et l’œil de l’Oreille n’a guère pu fréquenter les salles de concert et d’opéra ces derniers mois. Felix culpa. Cela lui a permis de suivre avec assiduité, et plus d’une fois voir et revoir les diffusions offertes notamment par Culturbox. Pour tous ceux (et ils sont de loin la majorité) qui vivent loin d’une salle ou sont empêchés de s’y rendre, c’est là une ressource inestimable.

(DR)

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D’ores et déjà, à sa cinquième étape, le parcours Bach offert par Pygmalion et Raphael Pichon à la Cité de la Musique est l’événement absolu de l’année. Programmes splendidement architecturés, gravité et ferveur, c’est Bach communiqué à son plus haut niveau. Inoubliables demeurent les étapes 4 et 5, Des Profondeurs et Châtiments. Si vous n’avez pas entendu cette plénitude sonore enthousiaste, courez vous y ressourcer comme à la piscine des miraculeuses guérisons. Cela réchauffe, en hiver !

Günther Groissböck (Gurnemanz) & Christopher Ventris (Parsifal) à l'Opéra d'Amsterdam en décembre 2016 / © Ruth Walz

De g. à dr. : Günther Groissböck (Gurnemanz) & Christopher Ventris (Parsifal) à l’Opéra d’Amsterdam en décembre 2016 / © Ruth Walz

La saison est loin d’être finie à l’Opéra. On a derrière soi la désastreuse Bohème encapsulée par Claus Guth. Mais arrive bientôt le monstre scénique qu’est Benvenuto Cellini de Berlioz, presque impossible à monter, à distribuer aussi, d’ailleurs : longtemps un Gedda a été indispensable à sa résurrection. John Osborn sera-t-il à même hauteur ? Avec Philippe Jordan à la barre, Berlioz du moins sera servi. Sur quoi l’infatigable chef nous offrira un Parsifal bien distribué, où devraient être splendides Anja Kampe, Peter Mattei et le formidable Günther Groissböck en Gurnemanz. Reprise d’une vieille Heure espagnole très réussie par Laurent Pelly, avec notamment le premier Gonzalve du délicieux Barbeyrac.

Ildhar Abratzakov (DR)

Ildar Abratzakov (DR)

Mais on attend avec impatience Boris Godounov mis en scène par le très acclamé Ivo Van Hove et dirigé par Vladimir Jurowski : version d’origine, dure et pure, sans l’acte polonais, avec Ildar Abradzakov en Boris. Et, essentiels, les sensationnels chœurs de José Luis Basso. Non, cette saison est loin d’être finie.

Josef Kaufmann et Anja Harteros dans "Tosca" à l'Opéra de Munich en 2016 (© Bayerische Staatsoper)

Josef Kaufmann et Anja Harteros dans “Tosca” à l’Opéra de Munich en 2016 (© Bayerische Staatsoper)

Mais déjà la prochaine est annoncée, et il n’est que temps de marquer ses dates, de réserver, ou s’abonner. Le champ des chefs-d’œuvre à redécouvrir étant limité, forcément les grandes maisons d’opéra (quoi qu’elles veuillent, ou prétendent) fonctionnent essentiellement sur un répertoire, reprises diversement motivées. Il y en aura beaucoup en 2018/19, souvent prétexte à afficher des noms qui font rêver : artistes qui viendront pour un gala ou trois, mais ne trouveraient pas le temps de répétitions d’une nouvelle production. Jonas Kaufmann est le dernier à l’avoir fait pour le Don Carlos en octobre 2017. Si on veut le voir la saison prochaine, ce sera dans une Tosca de routine en mai, deux fois. Anja Harteros sera deux fois Tosca, deux fois Leonora de Forza del Destino.

Stanislas de Barbeyrac dans le rôle d'Ottavio de "Don Giovanni" avec Erin Wall (Donna Anna) à l'Opéra de San Francisco en 2017 (DR)

Stanislas de Barbeyrac dans le rôle d’Ottavio de “Don Giovanni” avec Erin Wall (Donna Anna) à l’Opéra de San Francisco en 2017 (DR)

On parle beaucoup d’une formidable jeune génération du chant français et l’Opéra de Paris en prend acte, mais avec prudence. Beaucoup de jeunes seconds plans, excellents d’ailleurs, dans une reprise de routine de La Flûte enchantée signée Carsen, certes pas son meilleur spectacle. Quelques-uns, très bons (Marianne Crebassa, Florian Sempey) dans la terrifiante Cenerentola appauvrie par Guillaume Gallienne. À peine dans une énième reprise de la Carmen de Calixto Bieito, le glorieux Alagna (qui est aussi dans Otello) pouvant mal passer pour être de la nouvelle vague. Dans un Don Giovanni confié à Ivo van Hove, Ottavio pour Stanislas de Barbeyrac, qui certes le mérite. C’est comme si on les avait tous gardés en bloc pour des Indes Galantes heureusement attribuées à Alarcón côté musique : Sabine Devieilhe, Sempey, Julie Fuchs, Duhamel, Barbeyrac. Mais c’est pour septembre 2019 ; déjà dans la brochure, mais coup d’envoi pour la saison suivante ! Le baroque n’en aura pas moins sa part, et belle. Il Primo Omicidio (alias : Caïn) d’Alessandro Scarlatti est là, aux mains légitimes de René Jacobs avec à la mise en scène Romeo Castellucci, qui certes sait être éblouissant.

Ingo Metzmacher (DR)

Ingo Metzmacher (DR)

Ce sera beaucoup une saison de metteurs en scène. Dmitri Tcherniakov reprend son couplage de Iolantha et du Casse-Noisette, une absurdité. Et on se demande déjà quel sévice intellectuel il infligera aux Troyens de Berlioz, enfin remontés à l’Opéra : ouvrage sublime mais scéniquement encombré de possibles pannes (figuration, ballet) dont on se demande ce que sa mise en scène pourra ou voudra faire. À l’affiche Stéphanie d’Oustrac et Elīna Garanča, Bryan Hymel, Stéphane Degout. Pas mal ! Et Jordan à la barre ! Warlikowski attaque la Lady Macbeth de Mzensk de Chostakovitch. Rien ne devrait mieux convenir à son grand talent, si souvent arbitraire. Cast d’inconnus et c’est tant mieux. Ingo Metzmacher au pupitre. Accrochons nos ceintures, ça va déménager. Mais ça en vaut la peine.

Ludovic Tézier dans le rôle du Comte Alphonse XI dans "La Favorite" au Théâtre du Capitole en 2014 (DR)

Ludovic Tézier dans le rôle du Comte Alphonse XI dans “La Favorite” au Théâtre du Capitole en 2014 (DR)

On est un peu plus inquiet en voyant Simone Boccanegra, avec enfin Ludovic Tézier dans le rôle-titre, dévolu à Calixto Bieito, habituellement iconoclaste. On sait Verdi très soucieux de la cité, de ses conflits, de la politique. Espérons quand même qu’on ne tirera pas trop le canon, ou le bazooka, dans Gênes !

Michael Jarrell / © C. Daguet

Michael Jarrell
© C. Daguet

Remarquable : l’Opéra va créer, et dirigé par Philippe Jordan lui-même, une toute neuve Bérénice signée du compositeur Michael Jarrell. Est-ce une bonne idée que de mettre Bérénice en opéra ? Racine y a mis une musique propre, celle du français le plus beau du monde, avec d’inoubliables alexandrins et des caractères uniques. Comment s’arranger avec ce bel ordre ? Comment ne pas le déranger ? Pour quel ennoblissement que le chant est supposé apporter ? Ou quelle trivialisation de ce qui, dans une mémoire française, a quelque chose de sacré, d’intouchable ? Et est-ce concevable que sur les six protagonistes, sûrement excellents, le grandiose Skovhus en tête, un seul se soit trouvé, et mineur, pour qui la sonorité du vocable français est une donnée innée, maternelle ?

Karine Deshayes dans le rôle d'Armida (Rossini) à l'Opéra de Montpellier en 2017 (© Marc Ginot)

Karine Deshayes dans le rôle d’Armida (Rossini) à l’Opéra de Montpellier en 2017 (© Marc Ginot)

Il n’y en a guère dans Les Huguenots qui ouvrent la saison, après une dernière reprise par Jordan (à ne pas manquer) d’un Tristan avec vidéo déjà passé de mode. Il y eut un temps, un long temps où Meyerbeer c’était, aux yeux du monde, l’opéra façon Paris. Autre mode, totalement passée. Aussi les nostalgiques se presseront-ils à cette résurrection. Sauf Karine Deshayes en Urbain, le français des principaux protagonistes de cet opéra clouté d’étoiles sera forcément appris, appliqué. Mais cela peut s’oublier dans la splendeur pure de la performance vocale. On le rappelait à propos de Puccini ; jadis le Metropolitan s’enorgueillissait de donner des Huguenots avec une Valentine américaine, une Reine Marguerite australienne, un Raoul et un Marcel nés polonais, un Urbain italien… Pour être sacré international il fallait alors chanter Gounod, Massenet et Meyerbeer dans un français exemplaire. Paris était Ville=Lumière alors. Espérons que ces Huguenots abonderont de fusées et flashes pour la voix (Diana Damrau, Bryan Hymel, Ermonela Jaho). Une flamme qui ne sera pas seulement bûcher de la Saint Barthelemy.

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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