Un weekend Avenue Montaigne

Théâtre des Champs-Elysées, 18 février 2018

Théâtre des Champs-Elysées, 18 février 2018

Ce dimanche à 13 heures on pouvait oublier qu’on était en hiver, et dans les embarras de Paris. Grand soleil sur l’Alma, ciel bleu glacé, jubilation et plaisir de respirer. Et libération heureuse de la forte tension apportée par le récital d’Adam Laloum. C’est une des vraies bonnes habitudes de Paris que ces concerts du dimanche matin organisés par Jeanine Roze au Théâtre des Champs-Elysées. Les places ne sont pas chères, le placement est libre, les habitués prennent d’assaut la salle dès l’ouverture. Immanquablement d’excellents programmes chambristes, avec les meilleurs jeunes. Souvent du piano, et des révélations. On a entendu là, récemment, Benjamin Grosvenor, Lucas Debargue, Adam Laloum. Salles combles. À grimper jusqu’au plus haut balcon pour n’être pas écrasé par les voisins, on retrouve sinon les jambes du moins la vraie ferveur et l’émerveillement de ses vingt ans, haut dans ce même théâtre. À peine si on voit la silhouette là-bas loin à côté du piano qui semble immense, tout est mangé par le beau reflet doré du rideau de scène. Mais le son monte, avec une chaleur, une présence, uniques.

brahms-laloumLaloum est désormais un de nos rares jeunes internationaux, il vient de publier chez Sony l’album des deux concertos pour le piano de Brahms, où il met une fraîcheur, une sorte de fantaisie joueuse (Brahms le permet souvent), un naturel et un sens de la nature qui font entendre ces concertos d’une autre humeur et d’une autre oreille, comme si un peu de l’esprit de Schubert y entrait, pour se faire pardonner de n’avoir pas écrit de concerto lui-même. C’est Schubert, et de loin, qui faisait le plus beau du récital de Laloum : la D.958 en ut mineur, la moins jouée et la plus rebelle des trois Ultimes, s’enchaînant presque à la Fantaisie, également en ut mineur, de Mozart, elle aussi (ou déjà) surprenante étude musicale de l’inquiétude. La continuité, la tenue de la sonate de Schubert, l’incroyable épanouissement sonore qu’y apportent ses deux derniers mouvements, mais son serré aussi, sa plénitude de sens, feront paraître fade juste après, c’est forcé, la Polonaise Fantaisie de Chopin, si bien qu’il la joue. La Sonate en si mineur résiste mieux, par le simple fait que Chopin y a inscrit sur le clavier le plus magique cantabile qui soit au monde. Mais maintenant que le public apprend à ouvrir ses oreilles à aussi serré, aussi tenu et continu, aussi nécessaire dans leur suivi que Mozart et Schubert au piano, peut-être faudra-t-il ne plus jouer Chopin que confronté à lui-même, il est assez divers pour cela, et lui aussi (Préludes, Etudes, Ballades) aussi suivi, aussi nécessaire. Laloum ovationné s’est remis au piano pour Schubert encore, un Moment Musical et puis un autre, un grand et sévère et un apparemment désinvolte : et la preuve était faite. Quand Schubert est joué ainsi, il capte en nous une source, il ouvre une oreille. Il faut s’en tenir à cette même profondeur, avec la même attention portée à la musique. Vivent les dimanches matin du TCE. Laloum y reviendra l’an prochain pour Beethoven (la Waldstein), Brahms, Schumann (la Fantaisie). On voudrait déjà y être. De préférence tout là-haut !

Sophie Koch & Patricia Petibon (Vincent Pontet / TCE)

Sophie Koch & Patricia Petibon (© Vincent Pontet / TCE)

 
Sabine Devielhe / © Vincent Pontet (TCE)

Sabine Devielhe
© Vincent Pontet (TCE)

Le Théâtre n’était pas moins plein le vendredi soir pour la derrière de Dialogues des Carmélites, la production d’Olivier Py qui revenait à sa scène d’origine après un détour par Bruxelles dont l’Œil de l’oreille vous a déjà parlé. C’est un opéra difficile, sans concessions, par le sujet, par le texte, souvent sublime et dont il faudrait ne pas perdre une syllabe. Et indéniablement l’inspiration de Poulenc s’y hausse, à un niveau qu’on n’attend pas naturellement de lui. Mais quel choc, globalement et dans le détail, quand c’est monté ainsi, et distribué ainsi ! Critère simple : en ce temps de frimas, silence dans la salle, à peine une ou deux toux, un silence qu’on pourrait dire religieux. Un public qui suit, tout yeux (il en faut car c’est peu éclairé en général et ces dames sont habillées pareil) et tout ouïe.

Stanislas de Barbeyrac (Chevalier de La Force) / Ph. fomalhaut

Stanislas de Barbeyrac (Chevalier de La Force)
Ph. fomalhaut

L’excellente Anne Sofie von Otter chante la première Prieure avec son beau français et sa sobriété supérieure. Des agonies grandiloquentes ont fait de cette Prieure un rôle star, ou plutôt pour vieilles stars. Quelle erreur ! Ici avec Sabine Devieilhe en Constance, d’incroyablement performantes Véronique Gens et Sophie Koch en Mme Lidoine et Mère Marie de l’Incarnation, et Patricia Petibon en Blanche, miracle de tension décidée et de vérité vocale, c’est toute l’équipe qui est star, Stanislas de Barbeyrac en Chevalier de la Force rejoignant cet incroyable groupe de dames et à même hauteur. Une équipe star, pour un spectacle exemplaire, définitif. Merci à Jérémie Rhorer d’avoir fait ressortir tout ce qu’il faut des beaux timbres du National, en laissant entendre de telles voix, et un tel texte. C’est rare, et bienvenu.

Théâtre des Champs-Elysées, les 18 et 16 février 2018

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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