De la musique pour les immobiles

© Igor-Studio

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On a dû en rater, des événements musicaux, par la force des choses, depuis l’automne. Il est vrai que plus d’une occasion baptisée événement aura vite fait de disparaître dans l’indifférence qu’elle mérite. Mais d’autant plus on regrettait un programme au titre déjà par lui-même propre à intriguer. Enfers ? Mais les partenaires musicaux en jeu redoublaient la curiosité : Stéphane Degout, aujourd’hui aisément le plus intéressant, le plus sûr, le plus complet des barytons français (et au français chanté admirable ; ce qui ne gâte rien). Et l’Ensemble Pygmalion, toujours irrésistible en timbres, et Raphael Pichon, irrésistible dans sa façon de les faire ressortir, criants de vérité, émouvants de beauté. Mais on ne va pas jusqu’à Versailles comme ça, quand on n’a pas de jambes !

mco9qcxnqmbbc_600Eh bien le CD est arrivé, enregistré en amont du concert, avec le soin et le fini qu’on ne met plus guère aux enregistrements d’aujourd’hui qui si souvent affectionnent de se montrer en débraillé. Qui il y a derrière ces Enfers ? Rameau et Gluck tout simplement, deux qui valent la peine qu’on cherche dans leurs œuvres même les mieux connues : il s’y trouve des merveilles à mettre en résonance les unes avec les autres, illuminant deux grands auteurs de leurs propres flashes de génie. Il est permis de trouver paresseuse en revanche la curiosité de plus d’un programmateur qui choisit entre vingt partitions déterrées huit ou neuf qui feraient aussi bien de rester dans les bibliothèques.

Opéra Royal de Versailles le 16 janvier 2018 (L. Brunner)

Tandis que ces deux-là ! Et tels qu’on les anime et les projette ici ! Rarement un disque aura montré à ce point que la musique est action, et action dramatique, mouvement : fuite, sursaut, défi, menace. Cela bouge, cela se fouette au sang ou prend carrément le mors aux dents : mais, tenu et contrôlé de main de maître, ne s’emballe jamais. Des points forts ? L’incroyable sévérité solennelle de Zoroastre chez Rameau ; chez Gluck la bouleversante intériorisation d’Oreste qui nomme calme (qui entre dans son cœur) cela même que la musique, en même temps, nous fait entendre exactement comme inquiétude — un des plus forts moments de vérité humaine, et de vérité par le chant, dans quelque œuvre lyrique que ce soit. Ajoutons, explicitant à eux seuls le titre, les dieux infernaux, les Furies, le feu, l’Hadès sonore et béant, tout un vertige qui saisit l’Orphée de Gluck affrontant les déités du Styx. Vérité sonore, urgence, action. On est au théâtre. On y croit. Et qu’on y précipite donc ces fléaux d’aujourd’hui, les metteurs en scène qui par irresponsabilité ou sotte vanité, nous vident la scène lyrique de ce que la musique suffit à faire voir ! Là, on y est si bien qu’on regrette moins de n’y avoir pas été, dans l’inconfort auguste de l’Opéra Royal. Autre avantage : on peut faire entendre cela à ses amis.

q65x50u7bnh2a_600On avait aussi regretté de manquer, l’été dernier, le merveilleux Murray Perahia essayant sa première Hammerklavier. On sait les incroyables progrès, la maturation essentielle que ce grand pianiste s’est donnée à lui-même dans la patience et la lenteur. Quand on se souvient du petit prince du piano qui, il y a quarante ans, nous jouait Mozart et Schumann comme personne, on a un peu peur de le voir affronter les escarpements physiques gigantesques de la Hammerklavier. Certes, longtemps d’abord disciple de Serkin, il a fait un tour de piste pianistique façon Horowitz : mais si on s’acquiert ainsi d’autres doigts, cela ne change ni le coffre ni les épaules ni la profondeur de souffle : tout ce que précisément la Hammerklavier va requérir.

Mais Perahia, après des années d’approfondissement en Bach (avec d’ineffables Suites, de splendides Variations Goldberg) a franchi le pas, et gravé sa Hammerklavier. Et il faut entendre ces attaques cinglantes, ce drive et cette inflexibilité décidée du pas, ce mordant percussif, qui sont en droite ligne filiation de Serkin. Le mouvement lent s’envole d’ailleurs dans d’ineffables volutes, grandeur et abîmes. Sûrement l’œuvre de Beethoven de plus grand prestige, et la plus titanesque pianistiquement : celle où on attendait le moins de voir Perahia, d’abord si frêle, si bien tenu, et même réservé, entrer et triompher avec cette violence !

Mais c’est fait. Et pour contraster avec cet effet de saisissement, voici aussi la Clair de lune, où nous retrouvons le pianiste méditatif d’autrefois qui était d’abord grâce, et a su garder intacte cette grâce du commencement.

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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