Benvenuto Cellini de Berlioz à l’Opéra Bastille

"Benvenuto Cellini" (Terry Gilliam) : Maurizio Muraro (Balducci) - Marco Spotti (le Pape) - Audun Iversen (Fieramosca) / © Agathe Poupeney (OnP)

« Benvenuto Cellini » (Terry Gilliam) : Maurizio Muraro (Balducci) – Marco Spotti (le Pape) – Audun Iversen (Fieramosca) © Agathe Poupeney (OnP)

"Benvenuto Cellini" (Terry Gilliam) : Pretty Yende (Teresa) / © Agathe Poupeney (OnP)

« Benvenuto Cellini » (Terry Gilliam) : Pretty Yende (Teresa) / © Agathe Poupeney (OnP)

Un splendide, un somptueux foutoir. Mais un foutoir. Benvenuto Cellini n’est certes pas l’œuvre par laquelle Berlioz a réussi à s’imposer comme compositeur d’opéra — l’opéra de tout le monde. Il a bien essayé de s’aligner, en quelque sorte, en allant demander un livret à M. Barbier qui, pas encore assorti de M. Carré (ici c’est un certain Léon de Wailly), lui a fait ce qu’il aurait fait pour Meyerbeer ou plus tard Offenbach, mettant aussi peu de Benvenuto Cellini dans l’œuvre qui porte son nom qu’il reste de Faust dans celui qui s’appellera Faust. Nivelage obligé… Comme si on pouvait niveler Berlioz, lui goupiller le même livret qu’aux autres ! Certes, il y mettra du sien et, si son orgueil se froissait des quelques revers outrageants qu’il a eus à subir, sa vanité ne détestait pas de le voir représenté en albatros, ce prince des nuées, empêtré dans l’incompréhension publique, du fait de ses ailes de géant. Le fait est. Le livret de Benvenuto Cellini ne vaut pas un clou. Dans aucune des cinq ou six productions qu’on en ait vues, ni la cohérence ni même la consistance n’étaient là. Mais la musique ! Elle est d’une richesse et d’une jubilation de timbres, avec des accélérations, une fantaisie, une débauche d’animation qui part dans tous les sens : splendide monstre musical aux mille couleurs. Mais un peu monstre quand même !

Audun Iversen (Fieramosca) - John Osborn (Benvenuto Cellini) - Pretty Yende (Teresa) / © Agathe Poupeney (OnP)

Audun Iversen (Fieramosca) – John Osborn (Benvenuto Cellini) – Pretty Yende (Teresa) / © Agathe Poupeney (OnP)

Il y a plusieurs sujets dans ce décousu Rome, sa canaille, ses prélats, ses intrigues, son carnaval ; mais aussi la foule en général, le peuple (pour ne pas dire : populo), cette masse qui danse, et boit, et chante, et tue ; et les amours tant qu’on voudra, puisqu’on est à l’opéra. Mais enfin, dicté par le titre éponyme, il y a le destin d’un artiste, d’un créateur, et voulu exemplaire par le mélange de grandeur et de misère qui va avec tout vrai artiste. Berlioz a-t-il jamais traité autre sujet ? Episodes de la vie d’un artiste, ainsi pourrait s’intituler toute son œuvre. Le paradoxe est qu’ici, s’agissant nommément d’un artiste, on peut aller jusqu’au bout de la première partie du spectacle, déjà pas loin de deux heures, sans que rien nous ait encore montré le héros comme artiste, fondeur de statues, à la fois grandiose et maudit. C’est dire le peu de consistance dramaturgique de l’entreprise. Là est la première raison de l’échec de Cellini : scéniquement impossible. Fuyant, fusant dans tous les sens. Avec flashes fulgurants et éclairs de génie. Liszt a eu beau tendre la main à Berlioz, lui, fraternel à toute détresse d’artiste, et présenter Cellini à Weimar (là il créera aussi à Wagner rejeté de partout son Lohengrin). Il n’y a guère que Covent Garden, mais de façon définitive, qui lui ait rendu noblesse et vie, beaucoup parce que Colin Davis y menait un cast exemplaire avec en tête Nicolai Gedda et Christiane Eda-Pierre, restés irremplaçables.

John Osborn (Benvenuto Cellini) - Pretty Yende (Teresa) / © Agathe Poupeney (OnP)

John Osborn (Benvenuto Cellini) – Pretty Yende (Teresa) / © Agathe Poupeney (OnP)

On aura quelques splendeurs à Bastille. Les chœurs d’abord, préparés par José Luis Basso, duquel Philippe Jordan sait apporter des transparences, une lisibilité et une joie d’aller, une électricité à vrai dire, qui sont un régal en soi. Mais enfin on est à la scène et, en dernier ressort, un opéra vit par ceux qui le chantent. Or il faut bien dire qu’on n’est pas au niveau gala. Pas de contre-performance notable. Mais pas non plus de performance qui s’impose et, du coup, impose l’ouvrage. John Osborne a à chanter un rôle morcelé, incertain entre les styles qu’il adopte, conventionnel ici, là plus hardi. Il n’y réussit pas mal (c’est déjà un exploit) mais avec une sorte d’indifférence de timbre qui est aussi un anonymat : pour un protagoniste on voudrait davantage. Pretty Yende montre d’enviables aigus, des joliesses de nuance, mais une absence d’identité qui la réduit un peu au statut de silhouette chantante. Michèle Losier est mieux caractérisée : l’écriture vocale d’Ascanio y aide, son travesti aussi. On est un peu fâché d’entendre les clefs de fa, Maurizio Muraro en Balducci, Audun Iversen en Fieramosca, mâchonner plus d’une fois leurs syllabes, jusqu’à l’inintelligible. Le cosmopolitisme du cast est preuve que Berlioz ne connaît plus de frontières, tant mieux. Mais n’était-il pas possible de trouver à mieux projeter les mots, ceux-ci fussent-ils de Barbier et compagnie ? On salue comme une aurore, comme un matin de soleil, au milieu d’une kermesse de mots maltraités, la façon toute franche qu’a Luc Bertin-Hugault (Bernardino) de tout simplement faire chanter la langue française.

"Benvenuto Cellini" (Terry Gilliam) / © Agathe Poupeney (OnP)

« Benvenuto Cellini » (Terry Gilliam) / © Agathe Poupeney (OnP)

Mais enfin Benvenuto Cellini, bancal comme il est, demeure à la fois une exception et un trésor, une rareté. Pour la plupart c’est là la chance de le voir, la seule pour toute une vie. Le spectacle est imparfait mais éminemment montrable, le metteur en scène Terry Gilliam y fait bien bouger les personnages, les enfermant d’ailleurs dans un grand dispositif à surprises directement calqué des Carceri d’Invenzione de Piranèse. Foutoir, on le répète. Mais glorieux foutoir. Personne ne va manquer ça !

"Benvenuto Cellini" (Terry Gilliam) / © Agathe Poupeney (OnP)

« Benvenuto Cellini » (Terry Gilliam) / © Agathe Poupeney (OnP)

Opéra-Bastille, le 20 mars 2018

 

 

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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