Le Domino Noir de Auber à l’Opéra-Comique

Brigitte de San Lucar (Antoinette Dennefeld), Angèle de Olivarès (Anne-Catherine Gillet), Horace de Massarena (Cyrille Dubois) / © Vincent Pontet (Opéra-Comique)

Brigitte de San Lucar (Antoinette Dennefeld) – Angèle de Olivarès (Anne-Catherine Gillet) – Horace de Massarena (Cyrille Dubois)
© Vincent Pontet (Opéra-Comique, 24 03 2018)

 
Lord Elfort (Laurent Montel) - Comte Juliano (François Rougier) / © Vincent Pontet (Opéra-Comique)

Lord Elfort (Laurent Montel) – Comte Juliano (François Rougier) © Vincent Pontet (Opéra-Comique, 24 03 2018)

Un ouvrage qui arrive quatrième en tête du nombre de représentations à l’Opéra-Comique et dont Berlin continuait à raffoler alors que Falstaff et Salomé avaient déjà brûlé les planches de leurs feux (bien différents), ça rend curieux, certes. Et à Berlin Guillaume II, très fan de vieilleries françaises il est vrai — la Muette de Portici, les Huguenots —, se voulait ce Domino avec Richard Strauss si possible au pupitre et l’archi-glamoureuse Geraldine Farrar chantant l’Aragonaise du 2e acte. Détail suave : il n’y avait pas besoin de fabriquer quelque bijou de théâtre en strass pour Farrar. Elle était autorisée, d’ordre d’en haut, à puiser dans la cassette impériale et royale (K. und K).

Brigitte de San Lucar (Antoinette Dennefeld), Comte Juliano (François Rougier) / © Vincent Pontet (Opéra-Comique)

Brigitte de San Lucar (Antoinette Dennefeld) – Comte Juliano (François Rougier)
© Vincent Pontet (Opéra-Comique, 24 03 2018)

Le moins qu’on puisse dire est qu’il n’a pas survécu, pas même par son Aragonaise au disque, à la vogue fabuleuse qu’il a d’abord connue.  Ce qui l’a tué ? Eh, principalement le fait qu’il ne s’est plus trouvé guère personne pour prendre au pied de la lettre ce que veut dire opéra comique, c’est-à-dire opéra coupé de dialogues, et que les artistes, qui s’étaient d’abord fait une spécialité (et une carrière, et un honneur) de maintenir ce genre à flot, se sont trouvés submergés par la vague montante, concurrente, triomphaliste, de l’opéra avec orchestre, parfois sur le modèle allemand durchkomponiert, l’orchestre ne s’interrompant jamais, et s’assurant la part du lion (avec la complicité de chefs faisant du son et trop heureux d’empêcher sadiquement les chanteurs de se faire entendre). On ne résiste pas à cette vague-là. Il finit, comme on sait, valoir mieux d’en revenir à Carmen avec les récitatifs ajoutés par Guiraud, les chanteurs n’ayant plus guère la pratique de l’alternance parlé/chanté, qui ne ménage pas leur voix. Ce n’est évidemment pas au contact du Philharmonique de Radio France et Patrick Davin le dirigeant que les chanteurs d’hier soir auraient pu s’affûter à eux-mêmes une technique d’opéra comique : eussent-ils à chanter ce Domino noir mille fois, ce qui ne ferait que les enfermer, braves comme ils sont, dans une impasse.

Angèle de Olivarès (Anne-Catherine Gillet) - Horace de Massarena (Cyrille Dubois) / © Vincent Pontet (Opéra-Comique)

Angèle de Olivarès (Anne-Catherine Gillet) – Horace de Massarena (Cyrille Dubois)
© Vincent Pontet (Opéra-Comique, 24 03 2018)

 
Car impasse il y a. Quand il n’y a pas la continuité orchestrale pour nourrir une tension dramatique et la soutenir, la charge en reste aux chanteurs redevenus, ou plutôt devenus, comédiens. Car on se leurre un peu (et se gargarise beaucoup) à l’idée, toute neuve, que du moment où, disons, un Chéreau est passé par là, les chanteurs n’ont plus eu d’autre choix que de devenir comédiens. Ils le sont, certes, et épatamment, quand la musique, le chant les y aident, et aussi l’élargissement et l’artificialisation légitime du geste et de la mimique que le chant non seulement autorise et légitime, mais appelle. Hors musique, consciemment ou pas, ils chargent. Surchargent. Soulignent. Ampoulent leur texte : et il faut bien dire que la mise en scène les y pousse souvent, qui se dit qu’ainsi on rira. Et il y en eut, des rires, hier, Salle Favart ! Mission accomplie !

Marie Lenormand (Jacinthe) - Gil Perez (Laurent Kubla) / © Vincent Pontet (Opéra-Comique)

Marie Lenormand (Jacinthe) – Gil Perez (Laurent Kubla) / © Vincent Pontet (Opéra-Comique, 24 03 2018)

 
Il faut ajouter que la musique est rigoureusement délicieuse dans sa relative insignifiance, élégamment distribuée en solos et ensembles en général cousus main, avec d’excellents finales animés, et où, il est vrai, la mise en scène se régale de virevolter.  Le cast est aussi accompli que possible aujourd’hui, Anne-Catherine Gillet (Angèle de Olivarès) certes n’est pas Farrar mais, la voix une fois chauffée, elle s’épanouit, se fait lyrique avec autant d’acrobatie qu’il faut. Cyrille Dubois (Horace) est charmant de timbre, délicieux de style, et assuré dans les aigus. Il préférerait sans doute, faisant obstacle entre lui et le public, une phalange plus diaphane. Excellente plénitude de timbre en revanche pour Brigitte (Antoinette Dennefeld) et la très pétulante Jacinthe (Marie Lenormand), dont l’opéra comique pourrait bien être le domaine idéal. Elles sont d’ailleurs fort habiles à y parler avec naturel. D’autant plus désastreux est l’impossible pseudo anglais qu’a fait nous infliger Laurent Montel.

Marie Lenormand (Jacinthe) - Angèle de Olivarès (Anne-Catherine Gillet) / © Vincent Pontet (Opéra-Comique)

Marie Lenormand (Jacinthe) – Angèle de Olivarès (Anne-Catherine Gillet) / © Vincent Pontet (Opéra-Comique, 24 03 2018)

 
Charmante soirée rigoureusement surannée, qui a eu le considérable mérite de ne pas chercher à changer en autre chose (par exemple une intrigue entre Miss Farrar et le Kronprinz) un bibelot théâtral excessivement fragile. Dirons-nous que la Salle Favart a bien honoré Auber (où récemment encore certaine Muette de Portici a fait florès, et Fra Diavolo avant ?) C’est beaucoup qu’elle ait su ne pas le déshonorer.

Ursule (Sylvia Bergé) - La Tourière (Valérie Rio) - Brigitte de San Lucar (Antoinette Dennefeld) - Angèle de Olivares (Anne Catherine Gillet) - Horace de Massarena (Cyrille Dubois) - Gil Perez (Laurent Kubla) - Jacinthe (Marie Lenormand) - Comte Juliano (François Rougier) - Lord Elfort (Laurent Montel) et le Chœur Accentus / © Vincent Pontet (Opéra-Comique)

Ursule (Sylvia Bergé) – La Tourière (Valérie Rio) – Brigitte de San Lucar (Antoinette Dennefeld) – Angèle de Olivares (Anne Catherine Gillet) – Horace de Massarena (Cyrille Dubois) – Gil Perez (Laurent Kubla) – Jacinthe (Marie Lenormand) – Comte Juliano (François Rougier) – Lord Elfort (Laurent Montel) et le Chœur Accentus / © Vincent Pontet (Opéra-Comique, 24 03 2018)

Salle Favart, le 26 mars 2018

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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