Quand le pianiste joue les seconds violons

kreutzer-sonata-beethoven--1363186450-view-0Accompagnateur ? Et pourquoi pas chaperon, ou porte-respect, chevalier servant, ou sigisbée ? Toute personne habituellement vue à côté d’une autre, et lui rendant un peu service. Les personnes sont multiples, variées. Les services aussi.

Un très beau sens du mot, et très noble, désigne la personne qui au piano, joue ce qui, quoique produit à deux, ne va faire qu’un avec ce que joue le violoniste, ou que la chanteuse chante. Beethoven, qui était irascible et ne croyait pas que l’harmonie sorte tout armée de l’unisson, ménageait dans ce genre de duo de rudes joutes. In stilo concertato, précise l’incipit de sa Sonate à Kreutzer et concerter, ici, est tout sauf conciliabule ou conciliation ; un authentique assaut au contraire, une empoignade, où il semble que le piano et le violon sortent l’un comme l’autre ses griffes pour montrer qui l’emportera. Mais un duo en musique suppose forcément l’accord en dernier ressort Mais il faut savoir, et montrer, qui passe en premier.

Johannes Brahms & Julius Stockhausen vers 1870 (BnF)

Johannes Brahms & Julius Stockhausen vers 1870 (BnF)

La plus merveilleuse et amène forme de duo musical est l’association piano/chant. Remarquez bien qu’une sorte de loi non écrite fait qu’on nomme le piano en premier. Des compositeurs y ont excellé, qui étaient aussi formidables pianistes. Schubert ne l’était pas, mais on donnerait n’importe quoi pour entendre de quelle façon suggestive et, disait-on, comme caressante, il accompagnait à quelque ami ses lieder. Brahms, lui, authentiquement formidable (sait-on que Barnum voulait l’envoyer en tournée aux USA dans le même wagon que Sarah Bernhardt ?), s’asseyait volontiers à son tabouret, l’obligeance même, et accompagnait à Julius Stockhausen La Belle Maguelone qu’il avait écrite pour lui.

Le compositeur et sa muse (DR)

Le compositeur et sa muse, Pauline de Ahna (DR)

Le cas le plus charmant est Richard Strauss. L’amour de sa vie fut la voix de soprano, en la personne de Pauline de Ahna qui accompagna de bout en bout sa carrière et sa vie, et lui survécut de peu. Déjà fameux par ses Poèmes symphoniques (Don Juan, Till, Zarathoustra, etc.), pas encore par ses opéras, il accompagnait en amoureux sa Pauline, aux mesures de qui il écrivait ses lieder les plus beaux. Mais il n’entrait sur l’estrade que largement en arrière d’elle, l’air plutôt d’un soupirant éconduit. Qu’on sache les préséances, voulait-elle, elle, fille d’officier supérieur et noble, bourgeoisement mariée au fils d’un corniste et d’une brassière ! Elle était la raison d’être de la soirée, lui accessoire seulement. Un accessoire, comme le chevalet, comme le tourneur de pages. C’est elle que le public venait entendre, hé ? Et elle était parée en conséquence, répandue en sourires, révérences.

Elisabeth Schumann & Richard Strauss (DR)

Elisabeth Schumann & Richard Strauss (DR)

Quant à lui, à la fois auteur et pianiste, il jouait, comme on dit, les seconds violons ! Mais il n’aurait pas donné sa place pour un empire. Il adorait le chant, les chanteuses aussi, cela s’entend dans ses opéras. Il raffolait d’Elisabeth Schumann et fit avec elle une tournée aux USA : et elle rapporte qu’elle devait s’accrocher car, en cours de route, l‘accompagnateur pouvait s’oublier, et composer un nouvel accompagnement !

Denise Duval et Francis Poulenc lors de l'enregistrement de l'émission "Livre d'or de Paris Inter" Salle Gaveau à Paris le 27 mars 1960 (DR)

Denise Duval et Francis Poulenc lors de l’enregistrement de l’émission “Livre d’or de Paris Inter” Salle Gaveau à Paris le 27 mars 1960 (DR)

Bartók ne dédaignait pas d’accompagner, Chostakovitch non plus. Debussy tient le piano, dit-on, dans un disque de Mary Garden, de Pelléas il est vrai. Plus près de nous, Poulenc se mettait volontiers au piano pour Denise Duval et, évidemment, Benjamin Britten pour Peter Pears, compagnon musical de toute une vie et inspirateur. Par exception il a accompagné Fischer-Dieskau, mais dans ses œuvres à lui.

Dietrich Fischer-Dieskau & Alfred Brendel dans les années 80 (DR)

Dietrich Fischer-Dieskau & Alfred Brendel dans les années 80 (DR)

Fischer-Dieskau : c’est peut-être bien par lui, en quantité comme en qualité, que le lied a connu dans les années 1950 son fabuleux essor. L’intimité lui convient mieux que l’estrade et il fallait être Bruno Walter et Lotte Lehmann réunis au Mozarteum de Salzbourg pour lui gagner sa part entière — mais eux seuls, et une fois par an. Mais tout chanteur de qualité sait ce qu’il gagne à n’avoir pas près de soi une simple machine à jouer du piano, mai un égal ; un inspirateur plus d’une fois. Lui-même dès qu’il a pu, a fait asseoir au tabouret de sa Winterreise Richter, Demus, Perahia, Brendel, Pollini, Eschenbach et même une fois, à New York, Horowitz, qui était le piano fait ego, sans résultat musical à vrai dire. Mais l’affiche !

Alfred Cortot & Maggie Teyte (DR)

Alfred Cortot & Maggie Teyte (DR)

On ne mesure pas assez à quel point les pianistes aiment le chant et s’en inspirent, pour faire chanter des touches percussives qui ne s’y prêtent pas naturellement, pour y apprivoiser aussi tel timbre rare. Il nous reste des disques magiques de cela, au premier rang desquels sans doute Alfred Cortot pour Maggie Teyte dans d’inimitables Debussy. Reynaldo Hahn, connaisseur suprême ès chant, s’est mis au piano pour Ninon Vallin et, éminemment Endrèze. Le baryton né américain et le compositeur pianiste venu du Venezuela nous ont donné ensemble ce qui est le plus beau trésor vocal purement français du disque.

Elisabeth Schwarzkopf & Aldo Ciccolini au Festival de Nohant en 1974 (DR)

Elisabeth Schwarzkopf & Aldo Ciccolini au Festival de Nohant en 1974 (DR)

On pensait à cela en révisant tout un pan de discothèque, les lieder de Schubert. Combien sont-ils (-elles) à s’être d’emblée voulus accompagnés, guidés, poétisés par les plus grands ? Le coup d’essai fut coup de maître : un ensemble Schubert par Schwarzkopf où l’accompagne Edwin Fischer, pas moins. Elle aussi bien que Fischer-Dieskau n’auront jamais à leur côté moins que Gerald Moore ou Geoffrey Parsons, princes pianistes que n’a jamais tentés l‘état de soliste. Mais quand c’est un poète qui se met au piano… Schwarzkopf disait ne pas oser faire entrer sa voix quand Ciccolini lui préludait Le Noyer de Schumann ou Gieseking La Violette (Das Veilchen) de Mozart. Humilité des plus hauts artistes, qui savent ce qu’ils se doivent l’un à l’autre. Car Ciccolini confessait, lui, que cette sonorité magique, c’est le timbre et les inflexions de Schwarzkopf qui la lui inspiraient !

Radu Lupu & Barbara Hendricks (DR)

Radu Lupu & Barbara Hendricks (DR)

Très justement l’Allemagne propose désormais que ce qui était dit liederabend soit donné par un Lied-Duett : une vraie paire. Certains s‘y sont mis trop rarement, comme Lili Kraus qui n’a jamais trouvé le temps pour le lied duett qu’elle rêvait de former avec Sena Jurinac. Révisant la discothèque on a repris l’album Schubert chanté naguère par Barbara Hendricks. On essaye Marguerite au rouet et on sursaute, saisi ? Mais qui donc est au piano ? L’étiquette dit : Radu Lupu. Ce simple piano d’accompagnement devient d’un coup metteur en scène créateur, cri et passion. Ah oui, cela fait une différence !

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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