Boris Godounov de Moussorgski

"Boris Godounov" à l'Opéra-Bastille (juin 2018) : Boris (Alexander Tsymbalyuk) entouré par la foule / © Agathe Poupeney (OnP)

« Boris Godounov » à l’Opéra-Bastille (juin 2018) : Boris (Alexander Tsymbalyuk) entouré par la foule / © Agathe Poupeney (OnP)

Boris pourrait bien n’être qu’un vaste, sombre oratorio amer, peuplé de fantômes et où ne s’incarnent, mais formidablement, que des allégories elles-mêmes formidables : le Tsar (tout ce qui en ce monde est tsar), le Pouvoir, l’Intrigue, le Peuple, la Plainte etc. Un noir charbonneux, une amertume vraiment amère, mais sans couleurs. Noir, mais incolore. Seul le spectacle qui peut s’y ajouter y apporte des éclats, des couleurs : non pas la pourpre, mais l’or rutilant du couronnement, des chapes pour des dignitaires, du bariolé pour une aubergiste, du dépenaillé pour des moines mendiants et paillards ; et même un simili roman amoureux, l’acte polonais, avec sa séductrice obligée, son duo d’amour (ou d’ambitions) ; et, rutilance non moindre, les coloris instrumentaux, les timbres qu’avec Rimski-Korsakov et au grand plaisir du spectateur occidental, enfin soulagé de l’épreuve dissonante et heurtée de la version originale en son état sauvage, peut applaudir le tsar star ? D’appropriation en appropriation celui-ci prolonge le malentendu : de Chaliapine à Boris Christoff puis Ghiaurov, quelques autres de même format, et de moindres luminaires.

"Boris Godounov" à l'Opéra-Bastille (juin 2018) : sur l'escalier, Boris (Alexander Tsymbalyuk), Chouïski (Maxim Paster), Chtchelkalov (Boris Pinkhasovich), Fiodor (Evdokia Malevskaya), Xenia (Ruzan Mantashyan) / © Agathe Poupeney (OnP)

« Boris Godounov » à l’Opéra-Bastille (juin 2018) : sur l’escalier, Boris (Alexander Tsymbalyuk), Chouïski (Maxim Paster), Chtchelkalov (Boris Pinkhasovich), Fiodor (Evdokia Malevskaya), Xenia (Ruzan Mantashyan) / © Agathe Poupeney (OnP)

"Boris Godounov" à l'Opéra-Bastille (juin 2018) : Boris (Alexander Tsymbalyuk) & Xenia (Ruzan Mantashyan) / © Agathe Poupeney (OnP)

« Boris Godounov » à l’Opéra-Bastille (juin 2018) : Boris (Alexander Tsymbalyuk) & Xenia (Ruzan Mantashyan) / © Agathe Poupeney (OnP)

C’est une tout autre impression que vise à donner le spectacle présenté à Bastille dont la star ostensible est le metteur en scène, Ivo van Hove : normal, à l’époque où le metteur en scène est tsar. Celui-ci, ce soir, règne, autocratiquement, et tout n’a plus qu’à s’aligner, ce qu’il fait fort bien. N’oublions toutefois pas qu’un autre autocrate d’entrée de jeu est à l’ouvrage : le chef des chœurs, José Luis Basso. C’est de leurs gorges à eux que se dégage dès le premier tableau le formidable impact sonore qui établit la présence dramatique, et les préséances en matière de présence. Ici, sitôt le chœur en scène, une vie collective colossale, s’installe, ne se relâche pas. Les protagonistes, quels qu’ils soient, ont peine à exister face à un monstre si prodigieux.

"Boris Godounov" à l'Opéra-Bastille (juin 2018) : Boris (Alexander Tsymbalyuk), Chouïski (Maxim Paster) / © Agathe Poupeney (OnP)

« Boris Godounov » à l’Opéra-Bastille (juin 2018) : Boris (Alexander Tsymbalyuk), Chouïski (Maxim Paster) © Agathe Poupeney (OnP)

Ce n’est pas mince mérite à Mr van Hove qu’il fasse cette masse bouger, s’interpénétrer, se différencier, plus d’une fois multipliée par un très efficient et spectaculaire usage de la vidéo. N’y aurait-il que cela, on saluerait ce travail de réelle mise en scène (et pas mise en espace, comme on fait si souvent, paresseusement, avec le chœur et la figuration), on aurait déjà un spectacle de qualité scénique rare.

"Boris Godounov" à l'Opéra-Bastille (juin 2018) / © Agathe Poupeney (OnP)

« Boris Godounov » à l’Opéra-Bastille (juin 2018) : L’innocent (Vasily Efimov) & Boris (Alexander Tsymbalyuk) © Agathe Poupeney (OnP)

C’est moins réussi, il faut le dire, avec les personnages. On parle beaucoup dans Boris, on récite, on raconte, on querelle, on intrigue, sans qu’en termes de chant d’opéra cela s’anime et empoigne beaucoup. Le noir dans lequel tous ceux qu’on voit vivre en scène sont assez uniformément vêtus n’est pas pour ajouter à l’identité de chacun. Boris sans ses pompes, ses zibelines et sa Marina très italienne est plus purement Moussorgski, mais n’est pas sans tunnels dramatiques. Le poids propre des chanteurs, tous, sans exception, est d’ailleurs tel qu’en termes de présence (sonore) il n’y a rien à leur ajouter. Et on ne dira jamais assez que moins la mise en scène en rajoute, mieux ça vaut.

"Boris Godounov" à l'Opéra-Bastille (juin 2018) : Boris (Alexander Tsymbalyuk), L'innocent (Vasily Efimov) / © Agathe Poupeney (OnP)

« Boris Godounov » à l’Opéra-Bastille (juin 2018) : L’innocent (Vasily Efimov) & Boris (Alexander Tsymbalyuk) © Agathe Poupeney (OnP)

Mais la nudité de ces deux heures dix de musique non interrompue, et par essence non spectaculaire, n’offre pas grand chose au spectateur voyeur : un formidable dispositif, nu aussi, pour monter des marches ou les descendre (et même passer au sous sol), d’accessoires à peine, et qu’on s’empresse d’escamoter (comme à l’auberge), pas même une évasion qui fasse spectacle (ou simplement mouvement) pour Grigori à la frontière : l’imagination a beaucoup à suppléer à ce qu’on dédaigne de lui montrer. Et si le spectateur le fait si volontiers, c’est que, silhouettes comme voix, tout ce qui dans Boris se doit d’être gigantesque l’est en effet, et au-delà de ce à quoi nos scènes cosmopolitisées sont habituées.

"Boris Godounov" à l'Opéra-Bastille (juin 2018) : Pimène (Ain Anger) / © Agathe Poupeney (OnP)

« Boris Godounov » à l’Opéra-Bastille (juin 2018) : au centre, Pimène (Ain Anger) / © Agathe Poupeney (OnP)

Gigantesque le Pimène d’Ain Anger, dont les rôles à Paris, Sparafucile, le Commandeur, ne laissaient pas soupçonner l’étendue de voix et la longueur de souffle, et un tel ascendant exercé sur le texte et par le texte. Colossal. Colossal aussi Boris, admirable révélation, Alexander Tsymbalyuk, long et puissant, d’aigu flatteur et de timbre profond, qui n’a pas besoin des mines (usées et déformées depuis Chaliapine) pour s’imposer par chaque mouvement ou simple geste, on inflexion. Cela suffirait presque. Mais l’excellente qualité de sonorité chez tout le monde, même les clefs de fa les moins en vue, reste stupéfiante. Citons seulement Chtchelkalov (Boris Pinkhasovich) et Varlaam (Evgeny Nikitin). On admire de trouver timbre aussi franc et émissions si naturelles, si peu déformées chez les deux ténors, Dmitry Golovnin (Grigori) et Maxim Paster (Prince Chouïski). Atypique et splendide Innocent (sans grimaces), Vasily Efimov. Ravissante Xenia de Ruzan Mantashyan, apparition vocale lumineuse, trop brève. Mordant exemplaire (et discrétion scénique rare) chez l’Aubergiste, Elena Manistina. Il y aura d’autres distributions et certes personne ne se plaindra d’entendre en Boris le glorieux Ildar Abdrazakov, titulaire mondial, au timbre et à la projection irremplaçables.

"Boris Godounov" à l'Opéra-Bastille (juin 2018) : Mort de Boris (Alexander Tsymbalyuk) / © Agathe Poupeney (OnP)

« Boris Godounov » à l’Opéra-Bastille (juin 2018) : Mort de Boris (Alexander Tsymbalyuk) / © Agathe Poupeney (OnP)

Ayant distribué ces éloges, que peu de spectacles récents ou anciens permettent d’accorder de façon si franche, rectifions. Il y a un autre tsar dans ce Boris, et il est le plus tsar des trois : Vladimir Jurowski, prodigieux de fluidité, de lyrisme, de relances orchestrales et rebondissements. C’est lui qui assure en premier le niveau d’exception de la soirée, dessaisissant la scène du monopole de l’action, et la remettant prioritairement dans la musique. Il n’est pas rare qu’on entende de très admirables exécutions orchestrales à l’Opéra de Paris. Celle-ci est inimaginable.

"Boris Godounov" à l'Opéra-Bastille (juin 2018) : Mort de Boris (Alexander Tsymbalyuk) / © Agathe Poupeney (OnP)

« Boris Godounov » à l’Opéra-Bastille (juin 2018) : Mort de Boris (Alexander Tsymbalyuk) / © Agathe Poupeney (OnP)

Opéra-Bastille, 1er juin 2018

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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