Voyage en Mozart

Non, ni anniversaire ni jubilé, pas même d’événement ou de parution exceptionnelle qui nous rappelle son existence. Simplement : il est toujours temps de parler de Mozart. Toute occasion est bonne pour redire quel ascendant sans exemple il peut exercer sur notre sensibilité, et comme cela nous fait du bien qu’il soit là, et nous parle.

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En numérique, uniquement disponible en albums séparés

L’occasion, je l’ai un peu provoquée. Sony a réuni en coffret l’an dernier les concertos de Mozart que Lili Kraus a enregistrés à Vienne en 1965/66. Ils avaient paru en microsillons de luxe, jamais sérieusement diffusés en France. Sony a bien voulu me procurer le coffret. Leur sonorité de base (sublime, avec les vrais timbres) ayant été bien récurée (c’est-à-dire pas nettoyée, pas lavassée, mais ravivée), les voilà pour la première fois en CD, un joli coffret de douze. Pour ceux qui n’ont pas décidé où ils iront en vacances, ou peut-être ne partiront pas du tout, je le dis : Amis, procurez-vous donc le meilleur Mozart par la pianiste qui l’a le plus loyalement, le plus longtemps servi. Faites ce voyage là, qui mène vingt sept fois au ciel ! 27 concertos… Et de bout en bout de sa vie !

Mozart dessiné par Doris Stock (1789). L'un des rares portraits qui lui ressemblent vraiment.

Mozart dessiné par Doris Stock (1789). L’un des rares portraits qui lui ressemblent vraiment.

Nulle part on ne trouvera autoportrait de Mozart aussi vivant, aussi divers, aussi touchant que dans ses concertos pour piano. C’est à eux qu’il a espéré, une fois rompus ses liens de servitude avec son Archevêque, demander le pain qu’il lui fallait gagner pour se nourrir, lui et sa petite famille. Là il était aussi un, aussi lui-même que possible, mais sous triple casquette : à la fois compositeur, pianiste et, dirigeant de son tabouret, chef d’orchestre. Toute une féconde année, devenu free lance par choix (et le premier dans l’Histoire), il s’est voué à une série de six concertos, des numéros de Köchel 449 à 459, qui inventent de mettre la vie, celle de la conversation et du flirt, celle du théâtre, dans la musique pure. Toutes les interventions d’instruments solistes campent un personnage, nouent une intrigue. Il ne s’est interrompu dans cette série de six que pour écrire un Quintette piano/vents de formule inédite (Beethoven la copiera). Il a appris à maîtriser ces échanges de près entre voix, ce caquetage parfois, cette prestesse, cette vie scénique toujours qui, repris en opéra, vont faire des Noces de Figaro l’année suivante le premier opéra naturel, vivant en scène par ses personnages et ses rebondissements. L’enregistrement de ces concertos à Vienne, avec un orchestre de Festival regroupant les meilleurs timbres instrumentaux de Vienne, est une pure joie sonore ; et une allégresse spirituelle de tous les instants.

Lili Kraus (DR)

Lili Kraus (DR)

La grande Lili Kraus y est pour immensément. Il y a eu un film où Danielle Darrieux était surnommée Mademoiselle Mozart. Lili Kraus aurait pu être dite Madame Mozart. Très jeune replantée à Vienne, juive hongroise qu’elle était de naissance, elle ne jouait que le meilleur, ce qui nous fait vrai usage, pas une passade ou un plaisir d’une heure, mais toute une vie de fréquentation et d’approfondissement : Mozart, Haydn, Schubert, Beethoven, contribuant à tirer ce dernier du silence plein d’ignorance où on avait enfoui le piano de celui-ci. La Première Ecole de Vienne (comme on a dit) lui était univers, et religion. Elève de Bartók et Schnabel, certes elle avait rendu son goût plus sévère encore si possible. Dès la fin des années 30, négligeant le solo, elle gravait de sublimes sonates piano/violon de Mozart et Beethoven avec Szymon Goldberg (CD 4 à CD 8). C’est en tournée avec celui-ci aux Indes néerlandaises qu’elle fut saisie par la guerre, en l’occurrence celle des Japonais, elle qui en Europe avait échappé aux Nazis. Elle fut internée, en camp, séparée des siens, grattant la terre de ses doigts de pianiste : épreuve inouïe, soutenue avec une foi (elle s’était faite catholique à Vienne) et une espérance d’un calibre authentiquement théologal.

Ensuite elle repartit, inentamée, fêtée, en chambriste supérieure mais aussi en grande soliste. Les Discophiles Français, entreprise exemplaire des années 1945 à 55, ont confié le piano de Beethoven à Yves Nat, le piano de Rameau, Scarlatti et Couperin à Marcelle Meyer, et celui de Mozart à Lili Kraus : toutes les sonates, les trios, le piano/violon (avec Boskovsky cette fois). Pour fêter à Mozart son bicentenaire en 1956, voilà : la totalité de son œuvre pour piano nous appartenait, disponible, dans le meilleur son possible. Il lui restait à enregistrer les concertos, dont elle avait déjà gravé quelques-uns dans le désordre. Quel testament ! Mais quelle bonne femme ! Retirée dans la ferme qu’elle avait acquise en Carle du Nord, elle se fit replonger encore une fois dans un lac glacé, second baptême sur le tard. Après quoi elle est allée rejoindre Mozart.

Ces concertos, de son enfance à sa sublime maturité, sont le plus prodigieux voyage qu’on puisse faire en Mozart. Imagination et mouvement, mis aussi vérité des timbres ; des mouvements lents d’une tranquillité céleste, que vient rider le frisson de l’humain, toujours prêt à affleurer ; le classicisme de toute musique à son plus accompli ; une somme, certes, aussi considérable que Le Clavier bien tempéré chez Bach ou les Trente-Deux Sonates chez Beethoven. Il n’y a pas de plus beau voyage en musique. Nulle part. Revendez votre billet pour un festival, et payez-vous le vrai Mozart, à domicile, et pour la vie. Avec la grande Lili !

Raretés (Mozart & Bach)
Sonates pour piano de Mozart
Lili Kraus et Pierre Monteux

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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