Le Trouvère de Verdi à l’Opéra-Bastille

"Le Trouvère", juin 2018 / © Julien Benhamou (OnP)

“Le Trouvère”, juin 2018 / © Julien Benhamou (OnP)

"Le Trouvère", juin 2018 : Željko Lučić (Il Conte di Luna), Sondra Radvanovsky (Leonora) / © Julien Benhamou (OnP)

“Le Trouvère”, juin 2018 : Željko Lučić (Il Conte di Luna), Sondra Radvanovsky (Leonora) / © Julien Benhamou (OnP)

Une représentation d’un grand opéra lyrique du répertoire sans un accroc vocal, c’est rarissime. Et plus encore, s’agissant du chef-d’œuvre lyrique et vocal entre tous : Le Trouvère. Toscanini le disait pas difficile à distribuer : il suffisait de prendre les quatre meilleurs chanteurs du monde. Exact. On peut y ajouter un cinquième, Ferrando au Prologue doit être de même étoffe vocale que les autres. Encore faut-il qu’ils soient tous au mieux de leur forme, et en même temps. Le hasard n’a pas souvent de ces gentillesses-là. Le ténor tremble avant sa strette de Di quella pira (Roberto Alagna dans une distribution différente l’a accrochée, mais a recommencé et s’est rattrapé). Le legato de Il Balen et sa ligne douloureusement tendue fatigue d’avance plus d’un Comte de Luna, qui se réfugie dans des effets de charretier. Quant à Leonora, son air du IV, D’amor sull’ ali rosee pourrait bien être ce qu’il ya de plus beau dans tout le répertoire italien, avec son envol impalpable d’aigus et ses trilles délicats.

"Le Trouvère", juin 2018 : Mika Kares (Ferrando), Anita Rachvelishvili (Azucena), Željko Lučić (Il Conte di Luna) / © Julien Benhamou (OnP)

“Le Trouvère”, juin 2018 : Mika Kares (Ferrando), Anita Rachvelishvili (Azucena), Željko Lučić (Il Conte di Luna) © Julien Benhamou (OnP)

Mme Sondra Radvanovsky a chanté cela au moins aussi bien que trois dames qu’on a eu le privilège d’entendre dans ce rôle, Leontyne Price (et c’était à Salzbourg 1962, avec Corelli et Karajan !), Julia Varady et Anja Harteros. L’inépuisabilité de ces aigus transparents, tenus jusqu’à ce qui semble l’infini ; la ligne sculpturale, exquisément modelée : la luminosité du timbre : on entendait une Leonora d’exception, qui s’est payé le luxe et nous a fait la divine surprise de bisser son D’amor sull’ ali rosee —encore mieux !

"Le Trouvère", juin 2018 : Sondra Radvanovsky (Leonora), Marcelo Alvarez (Manrico) / © Julien Benhamou (OnP)

“Le Trouvère”, juin 2018 : Sondra Radvanovsky (Leonora), Marcelo Alvarez (Manrico) / © Julien Benhamou (OnP)

Si à côté de cela on ajoute l’homogénéité du plateau, on imagine le niveau vocal d’ensemble. Absolument hors pair il faut mettre Anita Rachvelishvili (Azucena), voix bombe, d’une somptuosité et une égalité de pâte sans pareilles, nous régalant d’ailleurs (et jamais hors de propos) d’envolées dans le pianissimo, et un pianissimo timbré, unique pour une voix de ce calibre. Glorieux acte II. Plus glorieuse encore berceuse pianissimo du IV, Ai nostri  monti, d’une suavité tragique pénétrante, à pleurer.

"Le Trouvère", juin 2018 : Sondra Radvanovsky (Leonora), Marcelo Alvarez (Manrico), Željko Lučić (Il Conte di Luna) / © Julien Benhamou (OnP)

“Le Trouvère”, juin 2018 : Sondra Radvanovsky (Leonora), Marcelo Alvarez (Manrico), Željko Lučić (Il Conte di Luna) © Julien Benhamou (OnP)

Ce n’est pas mince exploit aux Messieurs qu’ils fassent bonne figure à côté ! On a souvent été inquiet des duretés qui nouaient le chant superbe de Marcelo Alvarez (Manrico), ces dernières saisons, jusqu’à parfois l’étrangler presque. Le voilà franc de timbre, hardi, lyrique plus qu’à l’accoutumée, avec lui aussi des envols vers le piano remarquables. Željko Lučić (Comte de Luna) n’est pas essentiellement un styliste, mais sûrement une splendide voix, saine et bien conduite, sobre dans ses effets. On comprend les ovations sans fin qui ont salué ce quatuor. On y associe le Ferrando, l’excellent Mika Kares et aussi deux comprimarii très au-dessus du lot habituel : la franche Inès d’Elodie Hache et le Ruiz bien timbré et bien chantant, Yu Shao.

"Le Trouvère", juin 2018 / © Julien Benhamou (OnP)

“Le Trouvère”, juin 2018 / © Julien Benhamou (OnP)

La production de la Fura dels Baus, après avoir fait frémir, est devenue un classique par sa commodité. On ne sait pas où on est, donc on fait ce qu’on veut : et le noir régnant partout masque les à peu près. On serait davantage préoccupé par la prestation de Maurizio Benini, le chef. Que de lenteurs, suivies de ralentissements ! Et que de temps morts aussi, qui tiennent non à la mise en scène mais à lui ! Ah, il laisse s’étaler le chant, c’est sûr : et on le remercie car le chant est ce qu’il y de mieux dans tout Trouvère. Mais jusqu’aux alanguissements ? Jusqu’ énerve ce qui chez Verdi est toujours d’abord vérité, énergie, vie ? Mais ne chipotons pas. Soirée vocale luxueuse !

Opéra-Bastille, 4 juillet 2018

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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