Festival de Salzbourg : forme olympique pour Salomé et La Dame de Pique

"Lohengrin" (Bayreuth 2018) : Piotr Beczala & Anja Harteros (© Enrico Navrath)

“Lohengrin” (Bayreuth 2018) : Piotr Beczala & Anja Harteros
(© Enrico Navrath)

L’été a apporté à ceux qui ne voyageront plus, les immobiles, les attentifs, son contingent habituel de retransmissions télévisées. Bénies soient elles. On a pu assister à l’excellent début de Piotr Beczala à Bayreuth, dont le Lohengrin certes ne fera pas regretter la défection de notre Alagna ; plus la toujours sublime Anja Harteros. Aix a fait voir une Ariadne auf Naxos excellemment chantée dans une mise en scène à idées — la plaie de l’opéra d’aujourd’hui. Relecture aussi, impressionnante de nouveauté et de flair à Salzbourg pour une Zauberflöte révolutionnaire. Mais l’était aussi, il y a un quart de siècle, la Zauberflöte en plein air et façon cirque, génialement bariolée par Achim Freyer, un vrai plasticien du lyrique : et chantée (Beczala tout jeunot, Dorothea Röschmann, Goerne débutant en Papageno) comme on ne chante plus Mozart nulle part, même à Salzbourg. Mais deux spectacles de Salzbourg sont d’un tout autre calibre.

"Salomé" au Festival de Salzbourg 2018 : Asmik Grigorian (Salomé) / © Salzburger Festspiele (Marco-Borrelli)

“Salomé” au Festival de Salzbourg 2018 : Asmik Grigorian (Salomé) / © Salzburger Festspiele (Ruth Walz)

Salomé est par vocation, stricto sensu, sensationnelle. Il faut ajouter qu’y arriver n’est pas difficile, tout dans sa musique est destiné à faire sensation, et n’y manque pas (on entend ici un début des Sept Voiles simplement hallucinant) : et quand ce sont Franz Welser-Möst et les Philharmoniker de Vienne qui s’y mettent, c’est le Nirvana ! Mais il y faut le sensationnel actuel dans deux rôles au moins : Jokanaan le Prophète dont Salomé va obtenir la tête sur un plat d’argent en salaire de sa Danse (ici la tête d’un cheval, et un corps d’homme mannequin, avec lequel elle folâtrera).

"Salomé" au Festival de Salzbourg 2018 : Asmik Grigorian (Salome) & Gábor Bretz (Jochanaan) / © Salzburger Festspiele (Ruth Walz)

“Salomé” au Festival de Salzbourg 2018 : Asmik Grigorian (Salomé) & Gábor Bretz (Jochanaan)
© Salzburger Festspiele (Ruth Walz)

Salzbourg a trouvé une basse-baryton, Gábor Bretz, avec une voix à l’état sauvage et un corps impressionnant, force élémentaire qui fait exploser le monde de facticités qu’est la cour d’Hérode. Il faut un faire-valoir de cette stature (Hotter le fut autrefois pour Welitsch, Borkh) à une Salomé de calibre. Mais enfin celle que tout le monde attend, et qui occupe la scène tout le temps, chantant, dansant ou se taisant (c’est là qu’elle sera le plus extraordinaire), c’est Salomé. Et, Dieu merci, Salzbourg n’a pas cherché chez les stars déjà étiquetées, qu’on réserve trois ans à l’avance en les payant leur pesant d’or et qui arrivent essoufflées. Le marché aujourd’hui est richissime en jeunes talents vocaux paradoxaux, sans pedigree, venus de Géorgie ou d’Estonie ou de Corée mais tout sauf formatés à l’anglo-saxonne. De vraies voix, timbrées, pénétrantes, et qui ont, ou montrent (la mise en scène ne devrait être là que pour ça) le visage du rôle. Asmik Grigorian montre mieux. Une voix bonne pour Butterfly et peut-être pas beaucoup plus, admirablement soutenue par la respiration de Welser Möst, exposée dans tous ses prestiges scéniques par Romeo Castellucci, et ces prestiges ne sont pas ceux de la beauté physique (un visage inattendu aux yeux magnifiques et idéalement coiffé, un corps de gymnaste niveau olympique) mais ceux de l’exécution scénique. Elle va sans difficulté au bout vocal du rôle, avec quelques graves écrasés, mais avec une projection des mots, fantastique selon les critères d’aujourd’hui. Et elle a le panache vocal du rôle, sans beauté particulière d’aucun son dans la voix (mais un très beau contrôle du piano subito). Le clou de sa performance n’est pas la Danse des sept voiles qu’elle ne danse pas mais sa minéralité immobile, dans la position de l’œuf — une performance en soi, saisissante. Mais le plus saisissant est sa danse sur le dos, tête vers nous, croisant et décroisant les jambes et cambrant les pieds, roulant de flanc à flanc — incroyable performance plastique, orgiastique, accompagnant l’intense musique qui redescend Jokanaan dans sa citerne. La mise en scène n’est qu’élégance volontiers vide, un fond, et des silhouettes : mais pour l’apparition barbare du Prophète/ Gorille et pour cette délirante chorégraphie, un grand bravo à Castellucci, qui ne s’en est pas tenu à des effets esthètes, maniéristes et parfois mièvres. Mention spéciale au Narraboth touchant de Julian Prégardien.

"Salomé" au Festival de Salzbourg 2018 : Franz Welser-Möst & Asmik Grigorian / © Salzburger Festspiele (Ruth Walz)

“Salomé” au Festival de Salzbourg 2018 : Franz Welser-Möst & Asmik Grigorian / © Salzburger Festspiele (Ruth Walz)

D’un autre niveau en un sens est la Dame de Pique de Tchaïkovski, autrement compliquée dans son agencement (Salomé file d’un trait, serrant la gorge, durchkomponiert). L’époque ici marque, toutes les conventions d’opéra y sont présentes, qui rendent l’opéra traditionnel impossible à mettre en scène aujourd’hui — chœurs, divertissements, scènes de genre (et ici il y a un ballet pantomime, difficulté colossale et qui casse ce qu’il y avait de rythme). C’est déjà un mérite formidable à Hans Neuenfels de n’avoir pas cherché à contourner ou escamoter ces obstacles. Mais de ce fait les presque deux heures que dure la première partie ne font que présenter les conditions futures de l’action, mais sans action encore ou la dispersant : avec d’ailleurs des interventions vocales souveraines, l’air de Tomski (Vladislav Sulimsky), l’air d’Ielitzki (Igor Golovatenko), souverain de beauté, l’air de Pauline (Oksana Volkova), son duo avec Lisa (Evgenia Muraveva). Sans compter la sublime beauté orchestrale, d’emblée établie par les Wiener Phiharmoniker et Mariss Jansons. Le prélude à la seconde partie est, simplement, ineffable. La beauté du son !

Brandon Jovanovich (Hermann), Hanna Schwarz (Countess) / © Salzburger Festspiele (Ruth Walz)

“La Dame de Pique” au Festival de Salzbourg 2018 : Brandon Jovanovich (Hermann), Hanna Schwarz (Countess)
© Salzburger Festspiele (Ruth Walz)

Mais la seconde partie ! Là, cela ne s’arrête plus. L’action se presse. Les personnages, déjà méticuleusement campés, dessinés, habillés de façon ressemblante (l’uniforme rouge chamarré d’Hermann, seule tache de couleur, qu’il peut garder ouvert, montrant sa poitrine nue : seul objet sexuel ostensible dans ce monde gourmé). Maintenant ils se meuvent, s’empoignent —et la vocation suicidaire des trois personnages à enjeux explose avec une force, une vérité, et une réalisation scénique dans le détail du mouvement, de l’inflexion, absolument mémorable. Point culminant, l’extraordinaire scène de séduction entre Hermann et une Comtesse qui a quitté sa robe de poupée à manières et sa perruque, stupéfiant objet blanc qui appelle encore l’amour et y croit (admirable Hanna Schwarz qui ne se permet aucun geste de mélo comme tant de vieilles chanteuses recyclées en Comtesse) et chante sa romance de Grétry dans un legato murmuré, longuement tenu, assez hallucinant. En face, Brandon Jovanovitch, avec sa voix un peu raide, sans charme, mais exemplairement performante, en solidité (les notes y sont ; et la tessiture est crucifiante), en musique, et en présence dramatique. Ses scènes avec Lisa ne sont pas moins porteuses de frisson, de fatalité. Un grand, grandissime personnage d’opéra, auprès duquel Werther paraît édulcoré, fade. Et une incarnation souveraine.

"La Dame de Pique" au Festival de Salzbourg 2018 : Vladislav Sulimsky (Count Tomsky / Plutus), Brandon Jovanovich (Hermann) / © Salzburger Festspiele (Ruth Walz)

“La Dame de Pique” au Festival de Salzbourg 2018 : Vladislav Sulimsky (Count Tomsky / Plutus), Brandon Jovanovich (Hermann)
© Salzburger Festspiele (Ruth Walz)

On peut en dire autant de, Lisa. Evgenia Muraveva s’y comporte, s’y meut, le joue à la perfection, et le chante impeccablement. Mais la voix, admirablement conduite, reste sans charme et sans chaleur. Il ne faut pas se souvenir de Julia Varady ! Mais tout le monde n’ayant pas ces souvenirs, inclinons-nous très bas et crions : bravo ! Il y a dix autres silhouettes secondaires, toutes inconnues au bataillon, toutes sans exception splendides.

"La Dame de Pique" au Festival de Salzbourg 2018 : Brandon Jovanovich (Hermann), Evgenia Muraveva (Liza) / © Salzburger Festspiele (Ruth Walz)

“La Dame de Pique” au Festival de Salzbourg 2018 : Brandon Jovanovich (Hermann), Evgenia Muraveva (Liza)
© Salzburger Festspiele (Ruth Walz)

La magnifique évidence ici, c’est que l’opéra peut être accompli au sommet en ne recourant qu’à des chanteurs pour ainsi dire inconnus (Paris avait vu Jovanovitch en Walther des Maîtres), prêts musicalement à la croche près, capables de tous les exploits physiques, d’endurance et de souplesse ; au moins aussi bons qu’aucun acteur seulement acteur aujourd’hui, et chantant en plus, et restant mobiles, naturels dans l’acte de chanter. Avec des metteurs en scène respectant le jeu, et voulant donner de l’œuvre la lecture la plus sérieuse et la mieux fondée et approfondie qui soit, et non une fantaisie née de leur mignon petit ego. Recette simple. Salzbourg l’a retrouvée. Il faut dire qu’à côté, d’autres Festivals réputés commencent à faire sérieusement amateurs. Bravo à Markus Hinterhäuser, patron maison, qui a repris les choses en mains : et salut à l’essor.

Festival de Salzbourg 2018

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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