Les Huguenots de Meyerbeer à l’Opéra-Bastille

"Les Huguenots" : Yosep Kang (Raoul de Nangis), Lisette Oropesa (Marguerite de Valois), Paul Gay (Comte de Saint-Bris), Florian Sempey (Comte de Nevers), Ermonela Jaho (Valentine), Karine Deshayes (Urbain) / © Agathe Poupeney (OnP)

« Les Huguenots » : Yosep Kang (Raoul de Nangis), Lisette Oropesa (Marguerite de Valois), Paul Gay (Comte de Saint-Bris), Florian Sempey (Comte de Nevers), Ermonela Jaho (Valentine), Karine Deshayes (Urbain) / © Agathe Poupeney (OnP)

On a donc vu entiers, enfin, ces Huguenots que depuis un grand bout de temps la France, la province surtout (et, il faut le dire la province la plus sommaire) ne revoyait que réduits à un fort ténor aux aigus péremptoires — ce qui était en méconnaître les vraies beautés, qui sont de style et de noblesse, et réduire Meyerbeer à ce à quoi il visait le moins : l’ordinaire.

"Les Huguenots" : Nicolas Testé (Marcel) / © Agathe Poupeney (OnP)

« Les Huguenots » : Nicolas Testé (Marcel) / © Agathe Poupeney (OnP)

C’est lui qui a établi l’idée d’un Grand Opéra à la française, à la parisienne plutôt. Auber avec La Muette de Portici et Rossini avec Guillaume Tell indiquaient déjà Paris métropole d’un style d’opéra européen (donc, alors, universel, mondial). Mais il est clair que c’est la trilogie, pardon, le brelan d’as Robert le Diable et Les Huguenots, de lui, et La Juive de Halévy qui consacraient en milieu des années 1830 ce triomphe d’un goût bourgeois, dispendieux (on est sous Louis Philippe), fastueux et inventant le sensationnel. Les sujets, les personnages, anoblis par l’emprunt à l’Histoire (Walter Scott, Alexandre Dumas lancent la mode : l‘opéra, depuis, depuis Rossini, emboîtera le pas), un fond d’incendie et de guerre civile ou religieuse, tout cela actualise l’opéra, le rend spectaculaire, s’enrichissant de décors, défilés, processions (et la poudre d’or sut toutes ces armures) qui le font sensationnel. Pas de séries alors, ni de spoutniks pour créer un autre sensationnel. C’est à l’opéra et au seul opéra que ça vibre et que ça saigne. Il n’y a que là que le public aux anges se laisse collectivement épater ou même, c’est arrivé, électriser. Il a suffi du duo de La Muette, « Amour sacré de la Patrie », un soir à La Monnaie, pour que le public de Bruxelles se mette debout, électrisé en effet. Le lendemain il avait libéré la Belgique.

Nicolas Testé (Marcel), Florian Sempey (Le Comte de Nevers), Yosep Kang (Raoul de Nangis) / © Agathe Poupeney (OnP)

« Les Huguenots » : Nicolas Testé (Marcel), Florian Sempey (Le Comte de Nevers), Yosep Kang (Raoul de Nangis)
© Agathe Poupeney (OnP)

Tout cela, évidemment, porté au triomphe par les splendides chanteurs virtuoses de l’époque. Vocalement les meilleurs étaient italiens, et se produisaient aux Italiens. Mais l’Opéra accueillait une troupe sublime, au sublime jamais renouvelé, de chanteurs expressifs, intenses, poétiques, dont la virtuosité (si bien qu’ils aient, nécessairement, vocalisé) était d’abord expressive. Le divin Nourrit, qui a été Orphée comme personne, mais ensuite a créé La Muette, Le Comte Ory, Guillaume Tell avant Robert le Diable, Les Huguenots et La Juive. Quand son rival Duprez inventa de chanter en poitrine l’illustre « Suivez moi » de Guillaume Tell, Nourrit forcé d’en faire autant, en est mort de chagrin, sonnant le glas de ce style à la française qui a été consubstantiel au Grand Opéra des années 1830. Est resté ce que les Italiens continueront d’appeler avec mépris l’urlo francese, avec lequel nos provinces ont définitivement tué Meyerbeer.

Karine Deshayes (Urbain), Yosep Kang (Raoul de Nangis), Florian Sempey (Le Comte de Nevers), Cyrille Dubois (Tavannes) / © Agathe Poupeney (OnP)

« Les Huguenots » : Karine Deshayes (Urbain), Yosep Kang (Raoul de Nangis), Florian Sempey (Le Comte de Nevers), Cyrille Dubois (Tavannes) / © Agathe Poupeney (OnP)

Avec Nourrit, indispensable, Cornélie Falcon qui a donné son nom à l’avatar français du soprano dramatique, au grave expressif et aux aigus péremptoires. Cette déesse de l’énergie et de l’expression a créé Robert, Les Huguenots, La Juive et s’y est consumée, incomparable, en peu d’années. Style princier chez les vedettes, et voix d’un million de francs (puis dollars) : Les Huguenots ont survécu tant qu’il s’est trouvé un septuor d’astres pour les chanter. Cela a dû se produire pour la dernière fois au Metropolitan, fin d’années 90, autour de Jean et Edouard de Reszké faisant Raoul et Marcel, et les Maurel, Lassalle, Plançon pour garnir les seconds rôles masculins (qui sont princes de fait). À côté des deux frères, on pouvait choisir pour les dames du côté de Nordica, Felia Litvinne, Melba etc. À pas moindre prix. La seule révolution qui a eu raison de ce luxe-là, c’est le vérisme. C’est La Bohème, où il fait qu’au moins ça ait l’air de se passer dans une mansarde, et un bougeoir à la main. Avec un sensationnel qui n’est plus que vocal, et qui s’appellera Caruso. Oui, je sais. Caruso a aussi chanté Les Huguenots. Il les a enterrés avec splendeur, et sera chez lui dans Paillasse.

"Les Huguenots" : Lisette Oropesa (Marguerite de Valois) / © Agathe Poupeney (OnP)

« Les Huguenots » : Lisette Oropesa (Marguerite de Valois) / © Agathe Poupeney (OnP)

On n’attendait évidemment pas de l’Opéra de Paris qu’il nous restitue aujourd’hui ce qu’autrefois on appelait mise en scène en multipliant le sensationnel. Ce sensationnel, défilés, ballet, n’impressionne plus personne. On n’a pas cherché, Dieu merci, à exploiter le thème des Guerres de Religion, et une Saint Barthelemy qui se passe pratiquement en scène, pour enflammer des débats idéologiques qui n’ont pas place ici. Des groupes de présences chantantes, le chœur, la figuration, tout se scinde en deux, huguenots, catholiques, dans des affirmations sonores, il faut bien le dire, simplistes. On a évité les rallonges par un dispositif qui suffit aux cinq actes, mais qui demande de vrais baissers de rideau pour qu’on le réaménage.

"Les Huguenots" : Yosep Kang (Raoul de Nangis), Lisette Oropesa (Marguerite de Valois), Ermonela Jaho (Valentine), Paul Gay (Le Comte de Saint-Bris), Florian Sempey (Le Comte de Nevers) / © Agathe Poupeney (OnP)

« Les Huguenots » : Yosep Kang (Raoul de Nangis), Lisette Oropesa (Marguerite de Valois), Ermonela Jaho (Valentine), Paul Gay (Le Comte de Saint-Bris), Florian Sempey (Le Comte de Nevers) / © Agathe Poupeney (OnP)

Ainsi la soirée dure plus de cinq heures d’horloge, sans qu’on sente trop le temps passer. Pourtant, indéniablement, le troisième acte, avec le duo Valentine/Marcel et le septuor du duel, pourrait sans trop d’inconvénient passer à la trappe. On y gagnerait les trois quarts d’heure qu’il dure et un des deux entractes qui l’encadrent. Le cinquième aussi, Saint Barthélemy ou pas, fera aussi un peu effet d’anticlimax après le Quatre, de bout en bout prodigieux, et électrisant pour les bonnes raisons. Si on a évité de charger la mise en scène, on a fait aussi bien que possible avec les chanteurs et dans trois cas on a trouvé l’exceptionnel.

Yosep Kang (Raoul de Nangis), Lisette Oropesa (MargValois), Ermonela Jaho (Valentine), Paul Gay (Cte St-Bris), Florian Sempey (Comte Nevers), Karine Deshayes (Urb), Julie Robard‑Gendre (La dame d’honneur) / © Agathe Poupeney (OnP)

« Les Huguenots » : Yosep Kang (Raoul de Nangis), Lisette Oropesa (Marguerite de Valois), Ermonela Jaho (Valentine), Paul Gay (Le Comte de Saint-Bris), Florian Sempey (Le Comte de Nevers), Karine Deshayes (Urbain), Julie Robard‑Gendre (La dame d’honneur) / © Agathe Poupeney (OnP)

Il faut mettre absolument hors pair Ermonela Jaho en Valentine, au grave un peu sourd mais qui déploie ses phrases plus élevées avec une ampleur de ligne, une beauté d’expression et des contre-ut pleins, timbrés et qu’elle nous donne le luxe de diminuer piano. Un triple bravo. Le même s’adresse à Lisette Oropesa, la Reine, aux agilités brillantes, mais à la ligne non moins pure, substantielle, bien tenue : la grâce, mais le caractère aussi. Le très bon Page de Karine Deshayes complète ce trio maître. Bravo aussi pour Raoul, Bryan Hymel attendu (non sans scepticisme) a finalement rendu son rôle : Yosep Kang le tient avec les qualités extrêmes qu’on lui connaît, des prouesses en voix de tête stupéfiantes de sonorité et de facilité, avec un timbre qui n’est pas le plus flatteur du monde. Mais Raoul ayant à chanter ce qu’il a à chanter, chapeau. La très bonne surprise à côté est Nicolas Testé qui n’a en rien le creux de Marcel ni même sa couleur noire, mais qui le chante avec une plénitude et une tenue qu’on remarque. On remarque aussi Cyrille Dubois, dans l’ensemble de nobles catholiques qui entourent Nevers. C’est là que cela se gâte. Deux personnages secondaires ont ici à chanter, même si c’est peu longtemps, comme les princes qu’ils sont. Florian Sempey hélas laisse sa belle et bonne voix sortir comme elle peut : ici ce n’est pas assez. Et Paul Gay, avec ses quelques effets sonores, ôte à Saint-Bris toute la noblesse et la solennité que demande la Bénédiction des Poignards. Deux taches regrettables dans une distribution aussi soignée que possible où les chœurs de José Luis Basso et l’orchestre dirigé par Michele Mariottti apportent leur poids  de présence, sensationnelle en effet.

"Les Huguenots" : Ermonela Jaho (Valentine), Yosep Kang (Raoul de Nangis) / © Agathe Poupeney (OnP)

« Les Huguenots » : Ermonela Jaho (Valentine), Yosep Kang (Raoul de Nangis) / © Agathe Poupeney (OnP)

Opéra-Bastille, 21 septembre 2018

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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