Orphée et Eurydice de Gluck (version de Berlioz) à l’Opéra-Comique

"Orphée et Eurydice" à l'Opéra-Comique (2018) : Marianne Crebassa (© Stefan Brion)

« Orphée et Eurydice » à l’Opéra-Comique (2018) : Marianne Crebassa (Orphée) / © Stefan Brion

On a bien lu le titre ; on ne se plaindra pas d’avoir été trompé. Ce n’est ni la version italienne avec contralto (ou, comme récemment au Théâtre des Champs-Elysées, contre-ténor) et l’âge baroque qui y transparaît encore, et la naissance de l’émotionnel au théâtre. Ni la version française noble, châtiée, avec ses manières et ses danses de cour, qui a eu Jelyotte, qui a eu l’immortel Nourrit, laquelle demande un ténor élevé, à tessiture et à aigus (on y a entendu Gedda, à Aix et Paris. Mais depuis ?) Un mythe étant un mythe, c’est-à-dire un canevas sur lequel il y a dix façons de broder, les contraltos de masse wagnérienne ont enfilé les jupes d’Orphée, et aussi quelques barytons : d’où pas mal de mixtures, selon la convenance des uns et des autres. De personne en tout cas, pas même de Pichon, nous n’avons jamais attendu un Orphée rigoureux, ni philologique. Mais ce parfum inimitable, cette mélancolie chaste et noble que cette musique dispense dès ses premières mesures, et que la tendresse et la douleur des voix ne fait que porter au sublime.

"Orphée et Eurydice" à l'Opéra-Comique (2018) : Marianne Crebassa (Orphée) / © Pierre Grosbois)

« Orphée et Eurydice » à l’Opéra-Comique (2018) : Marianne Crebassa (Orphée) / © Pierre Grosbois

La version d’Hector Berlioz, c’est délibérément autre chose. C’est un coup de cœur. Berlioz vénérait Gluck, de qui il avait appris une noblesse de ton que plus personne n’a à ce degré pratiquée ; au même titre que Virgile, il lui ouvrait l’esprit, le faisait voir grand. Et, forcément, voir un peu plus gros que Gluck. Berlioz est l’inventeur d’un orchestre, avec ses éclats, avec ses timbres dont Gluck n’aurait pu avoir même l’idée. Il faut donc mettre de la véhémence dans cette chasteté-là ; des fureurs pour ce marbre animé ; et le clinquant, la clameur des cuivres du côté de l’Enfer. Version extrême, délibérément démarquée de l’original, mais par un homme de génie : et qui demande à être maniée avec le tact le plus extrême, le plus racé. Peu s’y sont risqués : mais John Eliot Gardiner parfois. Raphaël Pichon maintenant : deux musiciens d’exception, et artistes à option décidées, mais de tact, toujours.

"Orphée et Eurydice" à l'Opéra-Comique (2018) : Marianne Crebassa (Orphée) / © Pierre Grosbois

« Orphée et Eurydice » à l’Opéra-Comique (2018) : Marianne Crebassa (Orphée) / © Pierre Grosbois

De toute façon, la raison d’être de la version Berlioz est l’interprète. Pauline Viardot, sœur laide de la Malibran, voix d’exception, vocalisait pour Rossini, mais sortait en flot noir les maléfices de Lady Macbeth, les douleurs de Fidès du Prophète. Musicienne transcendante, elle inspirait les compositeurs. Berlioz lui refit Alceste et pour Orphée écrivit un air de bravoure à ses mesures, qui étaient inouïes. Une des personnalités phare du XIXe siècle de la culture, elle a inspiré à Schumann son premier Liederkreis et chantera pour Wagner avec lui au piano et ténorisant de son mieux, la première Isolde que le monde ait entendue. Il n’est pas commun qu’on puisse entrer dan ces cothurnes-là. Aussi bien Gardiner naguère que Raphael Pichon aujourd’hui n’ont osé le faire qu’ayant trouvé l’interprète capable d’une telle immolation : Anne Sofie von Otter alors, Marianne Crebassa aujourd’hui.

"Orphée et Eurydice" à l'Opéra-Comique (2018) : Marianne Crebassa (Orphée) / © Stefan Brion

« Orphée et Eurydice » à l’Opéra-Comique (2018) : Marianne Crebassa (Orphée) & Hélène Guilmette (Eurydice) / © Stefan Brion

Très remarquable artiste en vérité, musicienne tenant la ligne avec souplesse quand il la faut tenir ; diseuse délicate là où revient l’aparté, l’arioso ; et vocalisatrice simplement foudroyante dans son air Viardot où la vélocité inouïe, l’insolence des extrêmes aigus, le chic enfin sont stupéfiants (et acclamés comme tels), mais qui nous met évidemment plus près de Berlioz que de Gluck. Cette extrêmement bonne voix de théâtre (si le rôle n’excède pas en largeur ses possibilités ; si l’orchestre n’absorbe pas trop de son timbre, qui est fluet) présente, s’agissant d’Orphée, deux manques congénitaux : elle n’est pas naturellement noble de ton, elle ne suscite pas de façon viscérale l’émotion. On s’est soudain rappelé sur cette même scène Rita Gorr et son premier « Eurydice ! » Il était piano, soutenu, immense, à vous riser le cœur. Marianne Crebassa n’a pu que le projeter, aussi loin que possible, et comme sur la pointe des pieds. L’ambitus émotionnel et expressif sera ici, par force, restreint. Mais enfin cette immédiateté émotionnelle, on l’a ou on ne l’a pas, et on ne va pas reprocher à Marianne Crebassa de ne pas l’avoir. On lui reprochera un peu, en revanche, de n’avoir pas maîtrisé le grelot assez fréquent qui affecte le son. Mais elle est jeune, elle incarne l’avenir, la voilà confirmée dans sa stature, qui peut, qui doit devenir splendide. Mais qu’elle choisisse bien ses rôles. Et surtout, les assumant, puisse-t-elle avoir face à elle, dans la fosse, un chef attentif, sensible, créateur comme est Raphaël Pichon. La délicieuse voix d’Hélène Guilmette a rendu son charme et son envol à « Cet asile aimable et tranquille », perle vocale que tant de versions d’Orphée suppriment. Apparition et timbre également féériques de Lea Desandre en Amour.

"Orphée et Eurydice" à l'Opéra-Comique (2018) : Marianne Crebassa (Orphée) / © Stefan Brion

« Orphée et Eurydice » à l’Opéra-Comique (2018) : Lea Desandre (Amour) & Marianne Crebassa (Orphée) / © Stefan Brion

La mise en scène d’Aurélien Bory était centrée, paraît-il, sur une réflexion sur le regard. Je ne m’en suis pas aperçu, et n’ai pas cherché d’explication à ce qu’on me montrait, puisqu’on me le montrait bien : économe, sans rajouts accessoires, la danse n’interrompant pas le cours d’une action qui n’est pas tellement action. Des astuces, supérieurement bien gérées, ciel, terre, enfers, changements de niveaux. C’est devenu un immense mérite aujourd’hui que la mise en scène ne dérange pas le spectacle qu’elle anime, ne défigure pas les personnages et les situations. On a eu d’ailleurs la satisfaction de ne pas voir une inutile vidéo s’installer là en reine vorace.

"Orphée et Eurydice" à l'Opéra-Comique (2018) : Marianne Crebassa (Orphée) / © Pierre Grosbois

« Orphée et Eurydice » à l’Opéra-Comique (2018) : Marianne Crebassa (Orphée) / © Pierre Grosbois

La vérité est que ce qu’on entend est si beau, si bien joué, si entraînant et généreux, si sain dans ses différenciations émotionnelles, si peu esthète, si vrai —si humble au fond, comme à genoux devant la partition suprême. Soirée à cet égard à bénir. Le phrasé des célestes instruments des danses et pantomimes rayonnait ; mais tout dans la texture instrumentale, de bout en bout, est splendide : les quelques mesures d’incipit nous font entrer de plain-pied dans un univers nouveau, hypnotisés ; et cette fin sur la pointe des pieds, sans faux-semblant de happy end. Pygmalion, Pichon : un slogan est à faire sur ces deux noms devenus magie. Et qu’on est heureux de voir leur cousu main superbe en rien déparé par des apports scéniques accessoires. C’est eux les meilleurs. Qu’ils restent entre eux !

Opéra-Comique, 12 octobre 2018

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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