Hamlet d’Ambroise Thomas à l’Opéra-Comique

Une inexplicable confusion m’a fait écrire Olivier Py au lieu de Cyril Teste, à qui l’on doit la superbe mise en scène. Mes excuses à l’un comme à l’autre, et au lecteur. André Tubeuf

Hamlet (Stéphane Degout) & Ophélie (Sabine Devieilhe) / Vincent Pontet (Opéra-Comique, 2018)

Hamlet (Stéphane Degout) & Ophélie (Sabine Devieilhe) / Vincent Pontet (« Hamlet », Opéra-Comique, 2018)

Les dates, on les avait cochées depuis longtemps. Sitôt paru le programme de l’Opéra-Comique (qui va de janvier à janvier), on s’en réjouissait. On finirait l’année avec un chef-d’œuvre, inégal certes, mais chef-d’œuvre, et l’affiche Stéphane Degout et Sabine Devieilhe en Hamlet et Ophélie, Cyril Teste à la régie, Louis Langrée au pupitre — ah oui, on y sera !

Ophélie (Sabine Devieilhe) & Hamlet (Stéphane Degout) / Vincent Pontet (Opéra-Comique, 2018)

Ophélie (Sabine Devieilhe) & Hamlet (Stéphane Degout) / Vincent Pontet (« Hamlet », Opéra-Comique, 2018)

Hamlet (Stéphane Degout) / Vincent Pontet (Opéra-Comique, 2018)

Hamlet (Stéphane Degout) / Vincent Pontet (Opéra-Comique, 2018)

On n’en est pas à son premier Hamlet. Dans les provinces années 50, c’était passé de mode. On y cultivait plutôt les ténors à quintes que les grands barytons à ligne. Se doute-t-on encore que Hamlet un temps a été, mondialement, le comble du chic ? Peu d’opéras ont eu créateurs aussi prestigieux : Christine Nilsson, tout sauf française, et qui chantait aussi Valentine des Huguenots : on imagine cet acier, ce tranchant s’émiettant dans les vocalises de la Folie ! Et Hamlet, Jean Baptiste Faure, le premier Méphisto aussi, et le Wolfram de Wagner, prince de la ligne et de l’émission, doyen et initiateur d’une lignée de génies baryton que seraient Lassalle, Maurel, Maurice Renaud. Quand l’Italie eut enfin son prince des barytons, qui éclipsera tous les autres, Mattia Battistini, Battistini aussitôt revêtira le costume d’Hamlet. Et puis on a attendu longtemps. Malgré l’inoubliable Endrèze, on oublia Hamlet. Il a fallu que Thomas Hampson, dans sa glorieuse jeunesse, s’éprenne et de la langue française (dont il est un maître) et de ce rôle entre tous : à Monte Carlo puis Toulouse enfin Paris (dans la production de Toulouse). Tézier le doublait, occasionnellement le remplaçait ! Genève montait Hamlet pour Keenlyside, léger, subtil et amer, et Natalie Dessay. On a vu la première fois Stéphane Degout à Strasbourg, encore intimidé par Shakespeare, par l’ombre de Faure ou Renaud. Deux ans plus tard, Olivier Py à Bruxelles l’obligeait à une autre dureté, que spontanément il n’y aurait sans doute pas mise (ni aucun autre Hamlet qu’on sache ?).

Hamlet (Stéphane Degout) & Ophélie (Sabine Devieilhe) / Vincent Pontet (Opéra-Comique, 2018)

Hamlet (Stéphane Degout) & Ophélie (Sabine Devieilhe) / Vincent Pontet (« Hamlet », Opéra-Comique, 2018)

Ce sont les fruits de cette approche prudente, progressive, comptant ses risques, que l’Opéra-Comique a recueillis ce décembre. Ils sont fabuleux. On devrait pouvoir les isoler l’un de l’autre, pour se mettre à genoux devant : car chacun suffirait. Mais ils vont ensemble, inséparables. La beauté pure de l’énonciation, ou diction, mais il faut plutôt dire dire tant c’est le simple parlé qui est là, dans son évidence soignée et pleine de sens. On peut avoir cela, et brutaliser la ligne. C’est la ligne précisément qu’Ambroise Thomas a voulu admirablement mélodique, mais tendue, virtuose, faite vraiment pour un Battistini souverain, dans la ligne de chant, supérieurement tenue dans le pianissimo et éclatante dans l’éclat, que Stéphane Degout fait admirer à tout instant. Comme une pâle fleur allait comme un rêve ! Et l’acteur n’est en rien inférieur au chanteur.

Le Spectre (Jérôme Varnier) / Vincent Pontet (Opéra-Comique, 2018)

Le Spectre (Jérôme Varnier) & Hamlet (Stéphane Degout) / Vincent Pontet (« Hamlet », Opéra-Comique, 2018)

On en dira autant de l’Ophélie de Sabine Devieilhe. Quel progrès en tout sens, depuis la Lakmé divine, mais timide, de ses débuts ! Quel arrondi, mais quel timbre aussi, et quelles couleurs ; derrière l’éblouissante Reine de la Nuit, qui dardait ses contrefa comme si c’étaient des ré, pleins, tranchants, une Pamina se devine maintenant, un exercice de la sensibilité dans le chant et cela d’abord. Vertigineux de facilité comme a été son air de folie (avec, autrement substantielle dans son refrain, l’évocation des Willis. C’est autrement sérieux, et porteur d’avenir). L’air du Livre apportait mieux encore ; mieux qu’un bien dire, un dire. Comme son Hamlet de ce soir. Depuis Eidé Norena (elle aussi Norvégienne, comme la Nilsson, mais converti au français) on n’a pas entendu En vous cruel, j’avais foi et Reprenons ma lecture dits avec une telle simplicité : Devieilhe est sûrement la seule à approcher les sauts d’octave magiques de Norena, ut à ut. C’est dire sur quelles hauteurs on se trouve.

Gertrude (Sylvie Brunet) / Vincent Pontet ("Hamlet", Opéra-Comique, 2018)

Gertrude (Sylvie Brunet) / Vincent Pontet (« Hamlet », Opéra-Comique, 2018)

Sylvie Brunet, incroyablement fraîche et franche de timbre et de tenue, en Reine ; le Laërte allant de Julien Behr ; Jérôme Varnier à son plus impressionnant dans le Spectre laissent un peu en retrait le Roi de Laurent Alvaro. Mais de Louis Langrée à la tête de l’Orchestre des Champs-Elysées et du chœur Les Eléments, on a entendu une exécution parfaitement équilibrée et contrôlant ses timbres (que Thomas peut faire ostentatoires !).

Laërte (Julien Behr) & Hamlet (Stéphane Degout) / Vincent Pontet ("Hamlet", Opéra-Comique, 2018)

Laërte (Julien Behr) & Hamlet (Stéphane Degout) / Vincent Pontet (« Hamlet », Opéra-Comique, 2018)

Depuis longtemps à l’Opéra-Comique on n’avait éprouvé tel confort d’écoute. Cyril Teste de son côté a fait plus simple que jamais : mobilité extrême des éléments de décor, placement et jeu parfaitement pesés chez les acteurs, vidéo omniprésente certes, mais qui ne fait que reproduire les images de scène en les faisant voir autrement, tout cela a mené à de bien réconfortantes ovations auxquelles on a largement souscrit de la voix.

Hamlet (Stéphane Degout) & Ophélie (Sabine Devieilhe) / Vincent Pontet ("Hamlet", Opéra-Comique, 2018)

Hamlet (Stéphane Degout) & Ophélie (Sabine Devieilhe) / Vincent Pontet (« Hamlet », Opéra-Comique, 2018)

Opéra-Comique, 23 décembre 2018

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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