Vespro della beata Vergine de Monteverdi à la Chapelle royale de Versailles

Ph. Château de Versailles

Serait-ce la plus grande œuvre chorale du monde ? Peut être. Etant donné et l’époque, le rite, les circonstances, il était évident, nécessaire que Bach écrivît la Saint Matthieu. Mais pour ces Vêpres Monteverdi dut oser l’impossible, l’inventer, insensé patchwork de textes tous sacrés mais de provenances hétéroclites, qu’aucun rituel ne vient légitimer ni d’ailleurs faire tenir ensemble : seulement l’amour, le flot d’amour et d’admiration, de ferveur dont le génie de Monteverdi a su faire une continuité, et le génie (n’ayons pas peur du mot) de Raphael Pichon une fluidité, une évidence.

Ph. Château de Versailles

Pygmalion, côté instruments, c’est déjà mirifique. Mais côté voix il fait y ajouter quelque chose de plus. Le fondu des unissons, la beauté individuelle de chaque intervention soliste, la sûreté médusante du contrôle dynamique et de ces brusques propulsions dans le rythme dont Pichon nous régale, mais qui demandent maîtrise de soi absolue, tout nous transporte dans un paradis du chant comme nulle part, et à l’Opéra encore moins, on n’en trouvera. Les mots sont dits, caressés parfois, ou presque soupirés : et c’est dans le mille immanquablement. Un détail : à tant d’éloquence il serait permis de traîner un peu, de ne pas vouloir si vite en finir. Mais non, les sublimes fins de phrases du Magnificat, notamment, ces humiles, ces inanes auxquels il est si tentant d’ajouter un rien de s en plus, restent tenues avec une chasteté vocale, un non exhibitionnisme absolus. Et pourtant ! Les six solistes messieurs, ténors comme basses, osent des éclats, des demi-silences, des tendresses, des complicités (en duettistes) simplement ineffables.

Ph. Château de Versailles

Merci à MM.  Coiffet, Gonzales Toro, Brooymans, Wilder, Buffière. Nous leur devons, dans la diversité de leurs timbres et de leurs dires, le régal vocal le plus enivrant qu’on ait goûté depuis longtemps. Inutile de préciser que les dames, Mmes Desandre, Zaïcik et Richardot sont à même hauteur : mais elles ont moins à le faire entendre. Les lumières de Bertrand Couderc sont d’un tact sublime ; elles s’effacent presque,  mais contribuent immensément à la continuité d’un spectacle où elles ménagent des suspens, des silences, de brusques ruptures. L’occupation de l’espace et la maîtrise des allées et venues indispensables ici (on n’est pas à Saint Marc où on pouvait se répondre de pilier à pilier) ajoutent à l’unité, à la cohérence stupéfiante d’un show qui peut se faire kermesse. Au contraire. Et avec quelle discipline !

Ph. Château de Versailles

Mais il faut observer, ne serait-ce que de dos seulement, Raphaël Pichon : cette élasticité, cette carrure en même temps ; sa façon musculaire, corporelle, d’induire la musique ; comme si les instrumentistes n’avaient qu’à la capter, émanée de son corps à lui. C’est vertigineux d’engagement fou, de contrôle aussi. Il faut ajouter ce qui suffirait presque. Personne qu’on sache, sauf les Pygmalion avec lui, ne peut aujourd’hui procurer ce plaisir du son aimé pour lui-même ; et sublimé en même temps par le surnaturel de la ferveur. Il y aura deux Messe en si de Bach avec les mêmes ; les 13 et 14 mars, en cette même Chapelle Royale qui leur est devenue un écrin. Volez-y !

Ph. Château de Versailles

Chapelle Royale de Versailles, 10 février 2019

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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