
C’est un des vrais rendez-vous de Paris, un des derniers. Avant, c’était au Châtelet. Ou bien chez les Barrault. Et depuis combien de temps. C’est presque immémorial, qu’on voie le dimanche à 11 heures Jeanine derrière son comptoir, veillant à tout, capitaine à l’œil toujours ouvert. Elle fait débuter les jeunes, elle les suit, leur trace leur chemin. Et aux plus vieux, les auditeurs, elle offre l’enchantement d’une heure et demie de musique, soliste ou chambriste, forcément inventive, neuve et de haut niveau. Jeanine a 75 ans. Un jour, par force, le plus tard possible, elle s’arrêtera. Et qui lui succédera, qui pourrait lui succéder, dans cette tâche qu’elle et elle seule, et hors institution, a su se créer, d’ainsi vouloir (contre vents et marées) et offrir (à des prix raisonnables) ? Au nom de Paris, au nom aussi de ces auditeurs venus de plus loin que le XVIe à qui tu gardes leur part de places, un vieux fidèle te dit : Merci, Jeanine !
Adam Laloum, c’est la cinquième fois que tu le présentes ? La sixième ? L’an prochain il reviendra mais aux concerts du soir, plus rares, avec les trois Ultimes de Schubert ; et le dimanche à 11 heures, en musique de chambre, avec un Quatuor. Exemplaire progression. Ainsi un artiste est acheminé. Et un public fidélisé.

Il est vrai que l’heure de musique de Laloum offrait l’exceptionnel, dans la nudité même du programme, réduit à l’essentiel : Schubert, la grande sol majeur, prise avec une autorité silencieuse (et une décision souveraine pesant et disant les silences, qui y sont musique). L’immense Molto moderato y dessine toutes les figures de l’eau, ses menaces, son imminence, son poids. Longue promenade qui est tout sauf une flânerie, conduite au contraire, qui ne peut se permettre rien de vague, ni à l’âme, ni dans le son. Au poids des silences, à la justesse des relances on peut mesurer l’autorité désormais affirmée d’un jeune maître du piano. Et assurément cet envol d’oiseaux au Trio du Scherzo n’aurait pu être marqué d’autant de grâce, spirituelle aussi bien que sonore. Quel contrôle du son ! Et du temps, de l’élasticité propres à la musique !

La Fantaisie de Schumann est aux mêmes sommets, et a reçu traitement aussi royal. La plénitude du son, quand il doit frapper, et la sûreté inouïe des intensifications sonores, de tout crescendo : là aussi un maître est à l’œuvre, qui se restreint (il ne nous donnera pas encore la Waldstein promise, qui lui fait peur aux doigts, ou mal) mais qui s’y accomplit, pleinement. Qu’un bis de Brahms, un seul, ait en trois minutes fait presque oublier toutes ces merveilles dans le génie pur de l’évocation, c’est miracle. Ce piano qui soudain nous parle à l’oreille. À Jeanine, qui nous a invités à ce rassemblement, à Laloum qui a su nous parler ainsi, un double, un immense merci. C’est bien quand à la fin d’un concert c’est merci qu’on se sent le besoin de dire, après avoir crié bravo !
Théâtre des Champs-Elysées, 24 février 2019
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