Reprise…

L’Œil de l’Oreille s’est méchamment retrouvé à terre, le 12 mars, le col du fémur brisé. Presque trois mois d’hôpital ont suivi, qui ont été une cure de silence —pas une note de musique, pas une image à la télé (même Notre Dame perdant sa flèche), pas de lecture hélas : mais c’est la faute aux yeux. On imagine avec quelle joie, de retour à la maison, je me suis jeté dans les bras de Lili Kraus, pour un peu de vrai Mozart.

Bach : « Messe en si » à la Philharmonie de Paris (24 mai 2019)

Deux premiers événements à l’écran retrouvé, ce fut d’abord la Messe en si, qu’on se réjouissait d’aller entendre à la Chapelle Royale, le lendemain même du jour où on a chu. Bach est assez grand pour supporter le passage d’un lieu qui lui va, la Chapelle, à un qui ne lui va pas,  la Philharmonie. Mais la splendeur du son reste là ; massive et différenciée ensemble, glorieusement démontrée par le moindre instrument obbligato, la ferveur des solistes, la partie de Pygmalion qui chante. L’autre, les instruments, ont fait un tapis ou une trame, sonore de rêve (à en frissonner) à la flûte accompagnant le Benedictus en sorte que pour une fois, et contre une conviction dont je ne démordrai pas, je n’ai pas trop déploré l’absence du violon (Bach a permis l’un et l’autre, n’a imposé aucun). Admirable Pichon, Saint Raphaël archange de nos plus belles cohortes musicales. Et vive Bach !

Les grandes maisons d‘opéra diffusent désormais leurs premières importantes sur les grands écrans de bien des villes. Le petit était toujours là, à la maison, pour un événement dont autrement, la mode étant ce qu’elle est, le retentissement eût été nul. Munich montait Alceste, de Gluck. Si le goût français s’est toujours un peu rétracté devant Fidelio, jugé trop « opéra de la Vertu », que dire d’Alceste ! Et avec l’amour officiel, conjugal, Gattenliebe, comme chez Beethoven, ruisselant de partout (et avec s’il se peut moins en cire d’action dramatique). Paris a gardé longtemps une piété très particulière à Alceste. Il est vrai qu’il y a eu Rose Caron et Felia Litvinne, puis Germaine Lubin pour alimenter, attiser cette ferveur. Tout dans Alceste est modeste (pour ne pas dire humble), mesuré, et d’abord l’héroïne même. Mais pas de doute, c’est un rôle star, et on n’en décompterait pas dans le répertoire mondial dix d’aussi convoités. Munich l’a distribué à Dorothea Röschmann. Choix splendide, et réparation en un sens à l’admirable artiste que ces quelques dernières années ont trop cantonné en Elvire et surtout Comtesse des Noces. Les plus beaux souvenirs qu’on ait gardés de Salzbourg au tournant 2000, c’est elle : Susanna pour Harnoncourt puis la Comtesse aussi, l’année 2006 où Salzbourg jouait tout Mozart. Vitellia pour le même, à la limite de ses moyens, et s’y engageant d’autant. Un coin de reconnaissance émue, émerveillée, restera en nous à jamais, pour le couple Ilia/Idamante qu’elle formait avec Vesselina Kasarova : miracle de pureté, d’innocence vocale comme il ne s’en est pas retrouvé depuis.

Alceste (Opéra de Munich, 2019) : Charles Castronovo (Admète) / © Bayerische Staatsoper / Wilfried Hoesl

Röschmann a l’essentiel pour Alceste : cette noblesse naturelle qui est propre au chant de quelques-uns, inimitable, inviolable à force de copie et de manèges ; la chaleur, qui ne fait qu’un avec la noblesse, et y ajoute l’humanité. Cela sourit, et rayonne, à dimension épique ; mais humaine, pauvrement humaine. Dans un français irréprochable, frémissante d’une passion essentiellement bien tenue, Röschmann a réussi une incarnation gluckiste exemplaire ; une leçon de tenue et de chaleur simple. Bénie soit-elle, le flambeau est passé. C’est Litvinne qui avait enseigné à Lubin d’alléger dès la montée du récitatif, de peur de s’asphyxier dans celle de l’arioso. Röschmann a retrouvé ce secret. Comment se fait-il qu’en vingt-cinq ans de carrière Paris n’ait trouvé à offrir à une artiste de ce rang et ce rayonnement que la Comtesse dans une des dernières reprises de Noces usées jusqu’à la corde ?

Alceste (Opéra de Munich, 2019) : Dorothea Röschmann (Alceste) / © Bayerische Staatsoper / Wilfried Hoesl

Dès qu’il pourra, L’Œil de l’Oreille ira essayer de voir et entendre ce qui advient de beau dans le monde extérieur, promis !

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genevieve

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