« Don Giovanni » au Palais Garnier

« Don Giovanni » au Palais Garnier – 11.06.2019 : Etienne Dupuis (Don Giovanni), Philippe Sly (Leporello), Mikhail Timoshenko (Masetto), Elsa Dreisig (Zerlina) / © Charles Duprat – OnP)

Les metteurs en scène désormais,  on le sait, confrontés à un opéra, veulent surtout en faire du théâtre : et l’opéra, qui n’a pas du tout été conçu dans ces termes là, le plus souvent explose. Ils seront d’ailleurs d’autant plus acharnés à en faire leur chose que l’ouvrage a été davantage réussi, résistant pour rester du Mozart quand le livret est de Da Ponte, qui pensait scénique, et dont le texte (sauf les arias, forcément immobilisateurs) sans cesse appelle, suppose le mouvement. Quand un metteur en scène de théâtre du calibre d’Ivo van Hove affronte le Don Giovanni de Mozart/Da Ponte, la merveille est qu’il ne prétende rien faire de particulier. Il suit le texte, et devient images, mouvements ce qui n’était que des mots. Avec, autant que le texte le permet, des gestes qui sont ceux de tous les jours, les gestes du naturel et du quotidien. Le toujours dans les habits de l’aujourd’hui. La narquoiserie est exquise quand on voit apparaître pour le bal Anna, Elvire et Ottavio qui sont Donnas et Don, des seigneurs, en costumes d’époque et masqués, se mêlant à Zerline et Masetto, et leur cortège de noces, qui sont du commun. N’y aurait-il que cette touche, on suivra le patron qui sait avoir la main si discrètement légère. De bout en bout de ce Don Giovanni le travail avec les acteurs, la direction d’acteurs, comme on dit, sont de premier ordre. L’utilisation d’un dispositif à la fois suggestif, économe et efficace, et qui permet les mouvements et échappées que l’action commande, nous change heureusement de l’insupportable grand machin à Bastille naguère, si applaudi par les épatables, et qui mettait la modernité en scène sous la forme d’un immeuble, assez superbe d’ailleurs, mais qui d’action plausible ne permettait rien. Des moments périlleux de Don Giovanni, l’entrée d’Elvire et sa surprise reconnaissant celui qu’elle poursuit ; le quatuor du I, Non ti fidar ; le sextuor du II, cela demeure palpable et aisé à suivre, tant la complicité est grande entre le plateau où cela bouge et la fosse, d’où tout se met en place, à la fois souple et inflexible, inévitable en tout cas. À la baguette, non : au gouvernail, il y a Philippe Jordan, avec cette évidence et ce refus de l’effet qu’on n’a connus qu’à Papa Böhm, et qui est la plus vraie autorité.

« Don Giovanni » au Palais Garnier – 11.06.2019 : Etienne Dupuis (Don Giovanni), Jacquelyn Wagner (Donna Anna) / © Charles Duprat – OnP)

Le cast a ses à peu près. Beaucoup de jeunes, et neufs, et qui en scène ont l’âge de leur rôle, mais peut être pas exactement la voix. Chez presque personne en vérité la projection, l’abattage des mozartiens qui furent. On a appris, désormais, à chanter mince, sinon maigre, en se passant de pâte vocale en tout cas. Il manque pour Zerline à la délicieuse Elsa Dreisig (et qui chante si bien), comment dirais-je : le corps, tout simplement. Rendant compte d’un Don Juan à l ‘Opéra aux années 30, Reynaldo Hahn, maître suprême en matière de voix, regrettait sa Zerline de Salzbourg 1906, Geraldine Farrar, plus corsée, plus fruitée, plus latine. Et la Zerline de ce soir-là, c’était Lotte Schöne !!! Nicole Car assure admirablement, avec une voix passe partout, qui va au bout de Mi tradi et montre son mieux dans le récitatif qui précède, et ses limites au balcon. Irréprochable l’Anna, Jacquelyn Wagner, svelte de voix et qui a su le rester. Elle réussit un Non mi dir superbe, sans pouvoir donner la véhémence saignante pour Or sai chi l’onore. Des dames bien, mais auxquelles manquent à toutes le petit plus qui crée l’individualité, le mémorable.

« Don Giovanni » au Palais Garnier – 11.06.2019 : Nicole Car (Donna Elvira), Philippe Sly (Leporello) / © Charles Duprat – OnP)

Et c’est certainement aussi le cas du Don Giovanni, Etienne Dupuis : lui, on peut croire qu’on ne l’a mis là que parce qu’il peut permuter, côté taille et découpe, avec son Leporello qui, lui, pourrait devenir bientôt mémorable : tant l’individualité chez celui-ci, Philippe Sly, s’affiche dans le naturel le plus total. Bravo. Et de même au Masetto, Mikhail Timoshenko, qui montre d’emblée un vrai caractère vocal, un timbre, un chant bien à lui. Hors pair à cet égard Stanislas de Barbeyrac, qui éclate littéralement en Ottavio dont le second air demande des prouesses de souffle et des risques dans la nuance piano, affrontés et tenus avec ce qui est déjà une autorité. Re-bravo. Et merci au metteur en scène qui a permis à Anna et Ottavio d’être et de rester ce qu’ils sont en effet, des amoureux très tendres et très épris, dans le bonheur desquels une tornade n’a fait que passer, pour devenir cendres.

« Don Giovanni » au Palais Garnier – 11.06.2019 : Mikhail Timoshenko (Masetto), Elsa Dreisig (Zerlina), Jacquelyn Wagner (Donna Anna), Stanislas de Barbeyrac (Don Ottavio), Philippe Sly (Leporello), Nicole Car (Donna Elvira) / © Charles Duprat – OnP)

Il est merveilleux de voir cela comme de tout près. L’écran fait qu’on observe tout, dans son détail, dans le plein de son sens. Plus besoin de suivre à la lorgnette, comme Reynaldo recommandait de le faire pour saisir les mouvements de son Don Juan du soir, le splendide André Pernet !

TV, 23 juin 2019

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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