« Les Indes galantes » et les « Vêpres de la Vierge »

« Les Indes galantes » (Opéra Bastille, 2019) : au centre, Alexandre Duhamel & Sabine Devieilhe (© Little Shao / OnP)

Pour descendre jusqu’à Bastille je n’ai plus les jambes. Pour Les Indes Galantes je n’étais guère tenté. Ces opéras qui ne sont pas opéras et s’encombrent de ballets, comment les donner ? Selon quelle décision dramaturgique ? Et selon quelle esthétique qui leur ôte un peu de leur caractère daté ? Les bruits qui circulaient sur la production signée Clément Cogitore ne rassuraient pas. Un agitateur ? Et ne montrant en scène que des diables et des voyous ? Merci bien.

« Les Indes galantes » (Opéra Bastille, 2019) : Sabine Devieilhe (© Little Shao / OnP)

On a quand même regardé la retransmission proposée par Arte ? Chez soi on ferme les yeux si on veut et ne reste que la musique, qu’on ne se souvient pas d’avoir entendue exécutée avec la verve vivante, les timbres exquis et entêtants qu’y fait ressortir Leonardo García Alarcón avec sa Cappella  Mediterranea. Plus les chœurs ! Et quelle musique de toute façon ! Elle secoue son côté officiel, guindé, poudré et saute, danse. C’est, en outre chanté de façon assez revigorante par la fine fleur du jeune chant français. On mettra à part Sabine Devieilhe, simplement transcendante dans sa virtuosité et ses suraigus, mais qui dispose désormais de coloris autrement variés, d’une étoffe autrement ample. L’écriture du rôle n’avantage pas Stanislas de Barbeyrac, ne lui offrant rien qui puisse déployer sa cantilène splendide : ici le timbre seulement, glorieux. Florian Sempey nous a fait le grand bonheur de mettre en ordre ses moyens somptueux, il éclate. Et Alexandre Duhamel aussi, dans le sublime air au Soleil.

« Les Indes galantes » (Opéra Bastille, 2019) : Stanislas de Barbeyrac & Sabine Devieilhe (© Little Shao / OnP)

Mais on a beau ouvrir grandes les oreilles, il faut bien ouvrir un peu les yeux. On ne se plaindra pas que ce soit délibérément hideux en général. Depuis le temps, on en a pris l’habitude, cela n’importe plus. Aussi n’est-ce pas le capharnaüm vestimentaire bariolé qui a déplu si fort. Plutôt le traitement à la limite de la barbarie de ce qui est ballets. Et alors ? On est expressément chez les Sauvages pour une fois, avec éclipse de soleil et éruption de volcan. On se garde bien de le montrer, et même de le suggérer : tout l’intérêt, le sens même de ce spectacle est de donner libre cours à un enthousiasme collectif dont les effets physiques sont électrisants, éblouissants. Qu’importe l’oripeau sur ces corps férocement en mouvement, qui dansent pourrait-on dire à pleines dents. Non, on n’est vraiment plus dans le génie décoratif de Pizzi autrefois. Mais l’entrain est tel qu’on n’en distrait pas les yeux. Roboratif, rafraîchissant, ah oui. Orthodoxe, sûrement pas. Mais a-t-on récemment vu aucun spectacle réussi qui puisse être dit orthodoxe ?

« Les Indes galantes » (Opéra Bastille, 2019) : Florian Sempey & Sabine Devieilhe (© Little Shao / OnP)

Tout autre la représentation en concert, à la Chapelle Royale, des prodigieuses Vêpres de la Vierge de Monteverdi qu’on avait juste eu le temps de voir et de commenter avant un bout d’hôpital. Quelle joie, quel réconfort de les retrouver, elles aussi roboratives, mais à un niveau d’exigence de notre attention complète que rien d’autre qu’on sache ne demande en musique. Et pour quelle récompense ! Comme attendu Raphael Pichon et Pygmalion s’approprient ici un sceptre que Gardiner et son Monteverdi Choir n’ont nullement laissé choir. Ce n’est pas une question de jeunesse (encore que Pichon ne cesse pas de paraître de plus en plus jeune, adultement jeune, dans sa concentration phénoménale). Mais cet enthousiasme corporatif ! Cette ampleur souveraine du collectif, de l’ensemble, qui absorbe et nous rend au centuple les beautés individuelles, instruments, voix, qui surabondent. Puisse un si miraculeux Ensemble échapper à la folie de grandeur qui en a perdu tant d’autres. C’est aujourd’hui un trésor national au même titre que la Chapelle Royale. Puisse-t-il se conserver comme elle se conserve !

Les Indes galantes à l’Opéra Bastille (septembre-octobre 2019)
Vespro della beata Vergine à la Chapelle Royale (février 2019)

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A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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