« Der Freischütz » au Théâtre des Champs-Elysées

« Der Freischütz » – Acte I : Anas Séguin (Kilian), Stanislas de Barbeyrac (Max), Thorsten Grümbel (Kuno) / © Vincent Pontet (Théâtre des Champs-Elysées – 10/2019)

Weber est un immense génie musical, scandaleusement relégué au second plan, comme s’il n’était que le neveu de Mozart et le parrain de Wagner. Il est beaucoup plus que cela, il est l’inventeur d’un opéra absolument et exclusivement allemand qui seul a su faire obstacle à la vague italianisante qui déferlait sur l’Europe. La forêt, les bruits de la Nature sont là, Wagner s’en souviendra dans son Vaisseau, mais surtout et d’abord les personnages sont là, gens du peuple et du sol, avec leurs rondes, leurs fêtes et cette immense naïveté, ce premier degré du sentir que personne n’avait osé assumer avec ce naturel, et ce succès.

« Der Freischütz » : Thorsten Grümbel (Kuno), Chiara Skerath (Ännchen), Johanni Van Oostrum (Agathe) / © Vincent Pontet (Théâtre des Champs-Elysées – 10/2019)

Inconvénient : le parlé, toujours embarrassant à l’opéra, et surtout quand cela voyage et s’exporte. L’Opéra Comique avait commis naguère l’erreur de présenter la version Berlioz en français, où se perd l’intraduisible. Et c’est l’intraduisible qui fait la saveur du Freischütz, son prix incomparable. C’est une autre erreur que commet le Théâtre des Champs-Elysées en confiant l’œuvre à un tandem de metteurs en scène visiblement peu germanistes et s’en fichant. Leur goût du noir, au sens propre, occupant sans cesse la scène dans un flou obscur, et tout ce parlé étant délivré par des figurants ou protagonistes statiques et perdus d’ombre, nul n’entend, ne comprend rien à rien ; et leurs effets spéciaux ont fait long feu bien avant qu’on arrive à la Gorge aux Loups. On a le regret de dire que ces deux-là égalant zéro on ne se croit pas tenu de les citer. Sachant son Freischütz, on plaint ceux qui ont dû subir des longueurs et manquer la beauté de l’ouvrage.

« Der Freischütz » – Acte II : Scène de la Gorge aux Loups / © Vincent Pontet (Théâtre des Champs-Elysées – 10/2019)

Musicalement, c’est heureux, Mme Equilbey dispose d’un splendide orchestre à qui il faut le temps de l’Ouverture pour trouver de la chaleur. Mais, grand bonheur, les personnages sont excellemment accompagnés et même soutenus. Dans la Prière d’Agathe, Laurence Equilbey a osé, et tenu, une lenteur où ne faisait pas défaut l’intensité. Chœurs évidemment admirables. Très bons rôles secondaires, clefs de fa, que Weber a tous généreusement (et intelligemment) pourvus d’un air. Mais trois étoiles absolues, et de couleur moins noire, cloutent d’or la soirée. On a à l’œil depuis toujours Chiara Skirath. En Ännchen, le contraire d’une soubrette à l’italienne, elle éclate : la voix est charnelle, claire ; individuelle. Elle va lentement. Elle ira loin. Stanislas de Barbeyrac chante depuis longtemps, très bien, l’air de Max. Le rôle entier lui va encore mieux. Il y est épatant : a pris du métal, préservant  le moelleux de la voix et la capacité de revenir à une nuance piano, adoucie. Réussite splendide.

« Der Freischütz » – Finale de l’acte III : Daniel Schmutzhard (Otttokar), Anas Séguin (Kilian), Chiara Skerath (Ännchen), Johanni Van Ostrum (Agathe), Stanislas de Barbeyrac (Max), Christian Immler (L’Ermite) / © Vincent Pontet (Théâtre des Champs-Elysées – 10/2019)

On ne savait rien de l’Agathe, Johanni Van Ostrum. C’est à se mettre à genoux. Naguère au Châtelet dans la mise en scène bariolée d’Achim Freyer, Cheryl Studer se révélait toute lumière, flottements ; une magie. Mme van Ostrum a ces mêmes vertus, de toute façon devenues rarissimes dans ce calibre de voix. Elle y ajoute la qualité charnue qui y met de l’ambre, des merveilles de plasticité dans la pâte vocale et un rayonnement que la mise en scène, la mise en noir plutôt, ne réussit pas à occulter. Beaucoup plus d’une fois on croit entendre l’Elisabeth Grümmer des années 50. Elles sont là, toutes les deux dans leur duo magique : comme il convient, une Comtesse et une Suzanne. Ce duo joyau, on ne se souvient pas de l’avoir entendu chanté ainsi. Même au disque. Ce mariage de chairs vocales. Merci au TCE de nous avoir fait découvrir Mme Van Ostrum. Qu’elle revienne vite !

Théâtre des Champs-Elysées, 21 octobre 2019

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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