Autant en emporte l’écran


Olivia De Havilland dans « Autant en emporte le vent » en 1939 (DR)

Vous n’imaginez pas ce que c’était pour un enfant de 7 ans, en 1937. Des couleurs au cinéma, de vrais personnages qui bougent, vivent, aiment ! Les aventures de Robin des Bois ont marqué pour moi le commencement d’une longue histoire d’amour avec celui que les grands appelaient « Septième Art » et pour moi voulait simplement dire magie. Féerie. Et une fée au milieu de cela, au bras d’Errol Flynn bondissant : Olivia De Havilland dans ses voiles flottants technicolor. Elle incarnait la pureté, la douceur avec dans ses yeux une lumière que d’autres stars ne laissent pas voir, aveuglées par le clinquant, la facticité, les sunlights. Elle, elle irradiait. Deux ans plus tard ce sera Autant en emporte le vent, où le rayonnement chaste de sa Mélanie finissait par faire pâlir Vivien Leigh et Clark Gable, personnages autrement soulignés, et marquants. Il n’y a rien de plus difficile que de faire passer à l‘écran cette qualité de silence, comment dire, d’effacement. Mais c’est cela qui emporte les cœurs.

Olivia De Havilland dans « L’Héritière » en 1950 (DR)

La décennie 1940 montrera une autre Olivia, adulte, assumant à plein son emploi de tragédienne de l’écran. La Fosse aux serpents, où elle jouait les folles, L’Héritière, où elle jouait les amères et dures, c’est le plus concentré et direct qu’une actrice puisse accomplir à l’écran. Et certes cela change de l’alignement de westerns héroïques qu’elle a tournés au bras d’Errol Flynn. C’est qu’entre temps Olivia s’était battue, et fait taper dessus, durement. La Warner l’avait très bien lancée, en fanfare, dès Le Songe d’une nuit d’été signé Max Reinhardt, pas moins, à 18 ans. Mais le pouvoir des patrons de studios était inexorable. À chaque rôle refusé, suspension, dont la durée s’ajoute aux années dues. Olivia en avait donc pour la vie, parce qu’elle voulait d’autres rôles, qui la sortent de son image de très jeune fille très sage. Elle aspirait à une autre étoffe : et la Warner la lui refusait. Elle eut donc le courage, la première (Bette Davis avait essayé, mais renoncé) de faire un procès à la Warner. Trois ans elle sera interdite d’écran, de théâtre. Elle y laissera 11.000 dollars de son argent. Mais un De Havilland Act mettra fin à la toute puissance des studios. Les acteurs ne seront plus tenus à obéir, à perpétuité. Comme pour justifier cette victoire, Olivia gagnera deux Oscars, pour Chacun son destin puis L’Héritière, plus la Coupe de Venise, pour La Fosse aux serpents. Immortelle Olivia ! La grâce, et le courage. Et le plus lumineux de mes souvenirs d’enfant.

Dans son effacement, toujours. Qui savait à Paris qu’Olivia, morte le 26 juillet dernier à 104 ans, y vivait depuis des dizaines d’années ? Elle ne cherchait certes pas à le faire savoir. Sans doute y a-t-il eu aussi derrière cette carrière exemplaire un principe de tension lui même exemplaire : la rivalité entre sœurs.

Olivia et Joan De Beauvoir de Havilland (DR)

Les deux étaient nées à Tokyo, en 1916 et 1917. Un grand nom, qui remonte à la conquête normande, De Beauvoir de Havilland. Leur mère divorcée, devenue Mrs Fontaine, réaliserait à travers elles le rêve de théâtre qu’elle ne tentait pas pour elle. Longtemps Joan fut la « petite sœur », qui tâtonnera sur les traces de l’aînée. Olivia avait déjà derrière elle Robin des Bois et Autant en emporte le vent. Joan (devenue Fontaine) n’avait à son actif que des silhouettes (elle aussi très jeune fille bien élevée) quand lui échut le rôle que pas mal d’autres enviaient, la deuxième Mrs de Winter dans Rebecca, pour Hitchcock. Sensation. D’un coup la puînée rejoignait (sinon plus) l’aînée. Les deux se retrouveront en même temps nominées pour l’Oscar l’année suivante. Joan n’y croyant pas, Olivia devra l’habiller, l’obliger à venir. Et c’est Joan qui aura l’Oscar, dans Soupçons, encore d’Hitchcock. Les rivalités entre sœurs sont réalité. Mais à ce niveau ! Qui, ayant débuté et brillé la première, accepterait de bon cœur de se voir publiquement dépassée par « la petite », il y a un an encore à peine connue. La rivalité a été exploitée, à mort, pain bénit pour la presse, qui en a fait une compétition. Quand quatre ans plus tard Olivia à son tour gagnera, Joan se précipitera en coulisses pour l’embrasser. Une photo a montré partout, alors, Olivia lui tournant publiquement le dos.

Qu’importe ? Les sœurs entre elles, c’est vieux comme le monde. Mais la stimulation, l’aiguillon, pour l’une comme pour l’autre, furent prodigieux. Au terme de cette fantastique décennie 1940, l’une comme l’autre trouvera encore ce qui sera sans doute le plus beau, le plus grand rôle : pour Olivia L’Héritière, pour Joan Lettre d’une inconnue. À elles deux elles auront raflé trois Oscars. Et illuminé l’écran à jamais d’une qualité de lumière qui n’a été qu’à elles. Je ne saurais vous le cacher davantage. Celle que je préfère ? Toutes les deux ! 

 

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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