Boulez : ni regrets, ni nostalgie

Toutes les occasions sont bonnes pour remettre Pierre Boulez sur son piédestal, et Dieu sait s’il n’en a pas besoin, et si la vanité est à mille lieux de son « vécu quotidien », comme l’on dit. Mais il aura quatre-vingt cinq ans à la fin de la semaine prochaine, et la télévision s’est donc fendu à cette occasion d’un nouveau film qui, après avoir été présenté à un public choisi en présence du Ministre de la Culture, au Centre Georges Pompidou, a été projeté sur France 5 (série « Empreintes ») en prime-time vendredi dernier.

Ce n’est certes pas la première fois que la caméra s’intéresse à Boulez, mais ce nouveau film, intitulé « Pierre Boulez, le geste musical » et signé Marie-Christine Gambart, est avant tout un superbe témoignage résumant en moins d’une heure un long parcours de vie. Un homme se penche sur son passé, mais sans nostalgie, et sans regrets non plus. Je me souviens d’une émission publique que j’avais animée sur France Culture où j’avais introduit une séquence destinée à un compositeur sur le thème : «Qu’avez-vous à vous reprocher ? » ; la première émission, où mon invité était Henri Sauguet, fut un vrai fiasco, la deuxième avec Francis Poulenc avait pétillé. Puis j’avais sollicité Boulez, qui m’avait répondu : « Non, je n’ai rien à me reprocher !» Il avait trente-cinq ans. Il n’a pas changé.

N’a-t-il pas changé ? Pas dans ses convictions profondes, et pas dans ses exigences et sa radicalité. Mais l’âge tempère les ardeurs. Question : on vous dit « sectaire » ? Réponse : je ne suis pas sectaire, je suis radical – nuance. Jadis, il avait eu droit à une énorme interview dans L’Express. Question : on dit que vous êtes un peu sectaire – Réponse : Je ne suis pas un peu sectaire ; je suis tout à fait sectaire. Bon, disons que l’on joue sur les mots. Mais ses grands combats (contre l’académisme, la complaisance, la politique au petit pied), il continue à les assumer ; il a seulement mis, avec l’âge, une sourdine à la véhémence. Et il ne commente pas dans le film de Marie-Christine Gambart, la violente polémique qui l’avait opposé à Michel Schneider (alors directeur de la musique au Ministère de la Culture) à l’époque des lenteurs de la construction de la Cité de la Musique – polémique qui avait été arbitrée par un Pivot embarrassé et très ironique. Il ne commente pas non plus (mais il est vrai qu’on ne lui a pas posé la question) l’évolution « radicale », c’est le moins qu’on puisse dire, de son répertoire de chef. Déjà, quand il avait accepté en 1966 de diriger Parsifal à Bayreuth, certains de ses admirateurs avaient été intrigués. Entre amis, nous disions en riant : « Vous verrez, il finira par diriger Carmen ! » Ce qu’il n’a pas (encore) fait. Mais les symphonies de Mahler ont débarqué. Surprise ! Et Bruckner… Stupéfaction ! L’envie de voir, sans doute, comment cette musique est faite… De toutes façons, comme il le dit dans le film de France 5, la direction d’orchestre n’est, dans sa vie, que « secondaire ». La composition est prioritaire, ce qui, au vu des œuvres qu’il nous a livrées ces dernières années, aurait mérité quelques développements…

Enfin, si, au cours de la projection de ce film, j’ai admiré le magnifique travail de l’archiviste, j’ai été plus qu’exaspéré par un commentaire redondant, laudatif à l’excès, et par l’esthétisme de certaines images. En revanche, j’ai adoré la phrase de Mallarmé que l’octogénaire Boulez fait sienne : « Comment vivre sans inconnu devant soi ? »

la photo (ci-dessus) de Pierre Boulez, je l’ai prise en 1967 dans sa résidence de Baden-Baden

Pas de dérapage
Et l’on retrouve Pierre Boulez le surlendemain à la Cité de la Musique, où il dirige un programme super-copieux, avec des changements de plateau qui, comme l’exige le rituel de la musique contemporaine, durent de longues minutes, malgré le zèle des régisseurs de la maison. Morceau de choix de la soirée : Dérive 2, que Pierre Boulez a composé par étapes successives entre 1988 et 2001. Quarante-cinq minutes d’une musique suprêmement raffinée dont l’écriture virtuose (bravo aux solistes de l’Ensemble Intercontemporain !) exige un chef exceptionnellement précis et réactif ; avec l’auteur au pupitre, pas de crainte de dérapage. Mais quel autre chef relèvera le défi ? Les dernières minutes de l’œuvre, notamment, sont étourdissantes, une vraie course à l’abîme, mais l’abîme évité ! De Pierre Boulez également, magnifiquement interprété avec le concours des BBC Singers, le Cumming ist des Dichter, également un chef-d’œuvre d’équilibre, une grande leçon d’écriture. Quant au titre, Boulez m’expliqua un jour qu’il résulte d’une communication fautive – le compositeur ayant écrit à son éditeur que l’auteur du poème était l’américain Cummings (« Cummings ist der Dichter »), l’éditeur prit ce message pour le choix du titre. Et pourquoi pas, dit Boulez, toujours pragmatique ? On le garde…

Un bicentenaire tout terrain
De Boulez à Chopin, le grand écart. Chopin, dont l’harmonie fut jadis qualifiée par Boulez de « merveilleuse », contrairement à celle de Berlioz, précisa-t-il, « de guingois »… Chopin, donc, dont on célèbre en France avec grand éclat le bicentenaire de la naissance. J’aurai sans doute l’occasion de revenir sur l’événement (artistique, commercial, médiatique, etc.) et sur la négligence de nos concitoyens à l’égard de l’autre bicentenaire de l’année, celui de Robert Schumann ; peut-être me répondra-t-on qu’on ne veut pas marcher sur les plates-bandes de nos amis d’Outre-Rhin. Peut-être, se rattrapera-t-on au cours des neuf prochains mois.

Pour l’instant, c’est Chopin en images qui est en première ligne. Une exposition au Musée de la vie romantique, ce lieu si touchant mais où la circulation n’est pas toujours évidente. De très belles toiles à regarder, au hasard d’une visite peu balisée. Et une autre exposition au Musée de la Cité de la musique où le visiteur est pris en mains (jusqu’au 6 juin prochain) pour un « Chopin à Paris. L’atelier du compositeur ». Des documents passionnants mis en perspective. Et pittoresques parfois, tels ces instruments de torture destinés à faciliter l’extension digitale, et qui privèrent Schumann, déjà cité, d’une carrière de virtuose (le bon côté de la chose, en somme). Exposition à ne manquer sous aucun prétexte. Et à ne pas visiter étourdiment entre deux verres au Café de la Musique. Avant de quitter le lieu, emporter le beau et riche catalogue, élégamment illustré, réalisé par la Bibliothèque Nationale.

Consultez la chronique de Claude Samuel dans la revue Diapason de mars

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Claude Samuel

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Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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