Hugues Cuenod et Nadia Boulanger – Une célébration festive au Conservatoire – Duos de Bartok et Gagophonie opus 0 – My fair Lady d’hier, sinon d’aujourd’hui – Jérôme Clément au Châtelet et Feydeau à l’affiche

Il est mort, le doyen des chanteurs classiques. Mort, la semaine dernière, à cent huit ans, le ténor suisse Hugues Cuenod, dans la maison familiale de Vevey, au 21 de la Place du Marché, où, en 1997, vaillant nonagénaire, toujours très grand, toujours très droit, il avait bien voulu me livrer quelques confidences pour les micros de France Musique ; il jouait avec le temps, évoquant avec délices le Paris des années vingt, et il s’était « pacsé » à cent cinq ans avec un jeune homme, sexagénaire.

Mais cette longévité ne fut pas le seul titre de gloire de cet Hugues-Adhémar Cuenod, né le 26 juin 1902, au milieu des vignes, sur les pentes du Léman. Sa carrière, construite hors des sentiers battus entre partitions légères et ouvrages liturgiques, entre chefs-d’œuvre du répertoire et créations contemporaines (mais pas trop modernes, néanmoins), entre les Noces de Figaro de Mozart (rôle de Basile, chanté plus de deux cents fois) et le Rake’s Progress de Stravinky (créé à Venise, sous la direction du compositeur, en 1951) parle en sa faveur : pas d’exploits vocaux (« Je n’ai jamais fait d’exercices, disait-il, non sans coquetterie ; je n’ai jamais travaillé ma technique »), seulement, le style. Il était donc préparé à la miraculeuse rencontre de mars 1931, celle qui lui fit partager pendant plusieurs années le travail de Nadia Boulanger, dans le salon de la rue Ballu où il croisait Doda Conrad et Marie-Blanche de Polignac. Il nous reste des témoignages discographiques historiques : Cantates de Bach, Madrigaux de Monteverdi.

Sa dernière apparition publique eut lieu au Metropolitan Opera dans le Turandot de Puccini. A quatre-vingt cinq ans, j’espère qu’il n’était plus étreint par le trac. Sait-on jamais ?

Pour mieux connaître celui qui fut considéré comme l’incomparable Evangéliste de la Passion Saint Matthieu, comme l’irrésistible nymphe Linfea de la Calisto, une lecture s’impose : celle de l’ouvrage que Jérôme Spycket lui a consacré en 1979, à l’issue normale d’une carrière, plus de trente ans avant la disparition de l’intéressé.

Ce jour-là, on célébrait son centenaire…

Douze pianistes pour Mozart

Ce fut une belle fête de famille : mardi dernier, la soirée du vingtième anniversaire, sinon du Conservatoire de Paris (créé par la Convention le 3 août 1795, 16 Thermidor An III), mais de son installation à la Villette. Assis côte à côte, professeurs et étudiants nous ont donné la sérénade, de Mozart à Boulez, avec quelques échappées du côté du jazz et de la danse, et ce fut un constant enchantement. Clin d’œil familial : Ami Flammer et son fils Besa Cane ont joué ensemble quelques duos de Bartok, Bruno Rigutto et son fils Paolo deux Danses slaves de Dvorak. Le finale fut luxueux : douze pianistes pour une éblouissante transcription de l’ouverture des Noces de Figaro, réalisée par Marc-Olivier Dupin, ancien directeur de l’établissement. On avait atteint auparavant le sommet de la loufoquerie avec un Gagophonie opus 0, dont nous gratifièrent six professeurs de la maison.

Comme il ne faut pas parler des choses qui fâchent, on n’évoqua pas quelques tracas provoqués par le bâtiment. L’ambiance, il est vrai, ne s’y prêtait pas ; et le maître de cérémonies, en la personne de Bruno Mantovani, jeune directeur du Conservatoire en poste depuis septembre, fit le nécessaire pour un bonheur partagé. Il le fit si bien que le Ministre, lorsque vint le moment de son intervention, improvisa après avoir judicieusement rangé dans sa poche le discours qu’on lui avait préparé. Je n’imagine pas dans ce rôle de G.O. quelques directeurs que je connus jadis rue de Madrid : Marcel Dupré, Raymond Loucheur ou Raymond Gallois-Montbrun, engoncés dans leur fonction, pétris de respectabilité. Autres temps…

A Londres, jadis…

Ma présence n’étant pas souhaitée au Théâtre du Châtelet, je ne dirai rien de la nouvelle production de My fair Lady, chef-d’œuvre d’Alan Jay Lerner et Frederick Loewe, d’après Bernard Shaw, dont je m’étonne qu’il fallut attendre si longtemps une représentation parisienne. Je me console, en conservant le souvenir lointain mais émerveillé de la création londonienne, au Théâtre Royal Drury Lane. Le couple vedette était là, comme à Broadway : Rex Harrison et Julie Andrews. Le succès fut tel (2 281 représentations…) que la revue qui m’avait envoyé à Londres pour l’occasion dût passer une annonce dans le Times pour m’obtenir une place. Oui, un grand souvenir !

Châtelet encore, avec une bonne nouvelle : l’élection de Jérôme Clément à la présidence du Théâtre.

La verve comique

Et la dernière sensation de la (dernière) semaine : la fabuleuse distribution, l’époustouflante  mise en scène de Jérôme Deschamps à la Comédie Française pour un Feydeau qui déploie toutes les ressources de la verve comique. Ce Fil à la patte, avec Christian Hecq en Bouzin, Guillaume Gallienne, désopilant en Miss Betting (et Thierry Hancissse en général d’opérette, et Florence Viala…) est, dès le premier soir, un spectacle d’anthologie. On se plaît à le souligner, d’autant que le maître d’oeuvre est également le brillant directeur d’un Opéra-Comique renaissant….

Retrouvez la chronique de Claude Samuel dans la revue Diapason de décembre: « Ce jour-là : 27 mars 2007 ».

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Claude Samuel

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Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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