Xenakis : un destin – Le conseil de Messiaen – Des Polytopes aux sifflets-sirènes – Que demandent les abonnés ? – Les combats de Claire Gibault – La mort de Milton Babbitt

Voici dix ans (le 4 février 2001, à cinq heures du matin) que Iannis Xenakis a quitté ce monde, mais s’il est possible de retracer son destin (la Grèce, l’exil, l’éclatement de l’univers sonore, la relation mathématique), il est prématuré d’assigner à son œuvre une place dans l’histoire du langage musical contemporain. Olivier Messiaen l’avait compris lorsque, l’accueillant à sa classe, il lui déconseilla d’entreprendre des études musicales classiques – et Messiaen ajoutera plus tard : « Contrairement à mes prédilections musicales, je l’ai poussé à se servir des mathématiques et de l’architecture dans sa musique sans se préoccuper des problèmes d’ordre mélodico-harmonico-contrapuntico-rythmico, etc. » Dès ce jour, Xenakis est devenu, si j’ose dire, un musicien « hors champ ». Sans modèles, ni références (il adorait Brahms !), sans disciples, sinon des compositeurs (tel Pascal Dusapin), davantage intéressés par une démarche que par un nouveau style.

Le public « foudroyé »

Xenakis n’agençait pas des notes, il manipulait des masses, et les projetait dans des espaces non répertoriés. Ainsi des fameux « Polytopes » (Polytope de Cluny, Polytope de Montréal, Polytope de Mycènes) qui sont autant à voir qu’à entendre, et d’abord à vivre, au-delà de toute analyse formelle. Messiaen eut une belle formule pour décrire ce phénomène : « Le public est foudroyé lorsqu’il entend une œuvre de Xenakis. » Mais, et c’est là mon interrogation sur le devenir, comment reproduire une œuvre qui est un événement, d’abord un événement ? Et les Polytopes, cas limite, ne sont pas les seules œuvres dont la diffusion à grande échelle est éminemment problématique. J’ai personnellement vécu une de ces aventures à l’occasion de la création, le 3 avril 1966 au Festival de Royan, de Terrêtektorh. Quelques semaines avant le concert, Xenakis m’avait expliqué qu’une salle traditionnelle ne convenait pas car, sans doute pour la première fois, les auditeurs seraient répartis au sein de l’orchestre, parmi des musiciens qui, outre leur propre instrument, disposeraient de trois instruments de percussion (wood-block, maracas et fouet) ainsi que de petits sifflets-sirènes. Sans même tenir compte des problèmes syndicaux et de l’éventuelle incompréhension de certains chefs, on n’imagine guère l’Orchestre de Paris exécutant Terrêtektorh Salle Pleyel. Cas limite, en effet, reproduit néanmoins, mais sans instruments supplémentaires, l’année suivante avec Nomos Gamma, que nous créâmes également à Royan. Or, même avec une installation classique sur un podium traditionnel, les œuvres de Xenakis exigent une telle remise en cause des réflexes habituels, et un tel travail de mise au point que les directeurs d’orchestre les plus téméraires hésitent à prendre le risque. Ils savent aussi, et c’est le cas général pour la musique contemporaine, que leurs abonnés s’en passent volontiers…

Xenakis, acclamé à Royan (Ph. Michel Lavoix)

Et la souffrance ?

J’ajouterai qu’au-delà de l’aptitude des instrumentistes et chanteurs à entrer techniquement dans l’univers de Xenakis, les uns et les autres doivent restituer dans leur interprétation cette souffrance qui est la signature, l’essence même de ce formidable créateur qui porta en lui la souffrance de ses ancêtres grecs, des persécutés et prisonniers politiques, de son propre parcours. Le modeste hommage organisé le 2 février dernier à l’Amphithéâtre de l’Opéra-Bastille vient d’en témoigner une  nouvelle fois ; certes, l’exécution des Nuits par l’Ensemble Solistes XXI sous la direction de Rachid Safir, était impeccable, mais comment oublier le déchirement ressenti lorsqu’en 1968, à Royan également, l’œuvre fut créée sous la direction de Marcel Couraud ? Je suis persuadé, et c’est vrai pour tous les solistes concernés (ah, les pauvres violoncellistes, candidats au premier Concours Rostropovitch, aux prises avec Kottos !), que la souffrance de l’exécutant est une dimension de l’œuvre, de sa puissance, de son identité. L’avenir sera-t-il trop rose, les musiciens trop habiles et confortablement installés pour assurer la préservation d’une œuvre unique ?

Souvenir personnel, parmi tant d’autres : c’est en 1992 que j’ai demandé à Xenakis, d’écrire une œuvre pour les enfants de la Maîtrise de Radio France. Ils travaillèrent avec ardeur et détermination, et je suppose qu’ils souffrirent un peu. Xenakis me dédia la partition dont, hélas, je ne parviens toujours pas à mémoriser le titre : Pu wijnuej we fyp.

Xenakis et les grands espaces : L’Orestéïa (1965) à Gibellina (Sicile)

La condition féminine

Petite fille déjà, elle voulait être chef d’orchestre, et c’est le début d’un parcours hautement atypique que Claire Gibault raconte dans La musique à mains nues, un livre de souvenirs et de conviction, publié par l’Iconoclaste. Il y eut donc la musique d’abord, et une très longue collaboration avec l’Opéra de Lyon, une belle rencontre aussi avec Claudio Abbado, paré de toutes les qualités (et c’est très légitime !), et de rudes combats contre les préjugés, apparemment très à l’honneur chez les musiciens d’orchestre : tiens, ce chef devant nous sur le podium, c’est une femme, et, de surcroît, une jolie femme ! Sourires ou agacement, au choix… Certaines formations n’acceptèrent même pas de tenter « l’aventure » ; ce fut, un jour, le cas de l’Orchestre Philharmonique de Radio France qui, engagé par le Théâtre du Châtelet pour participer à la production d’un opéra pour enfants, exigea un homme au pupitre. Jean-Pierre Brossmann, directeur irremplaçable de ce haut lieu parisien, refusa, et préféra plutôt changer d’orchestre que de chef. Et finalement, dans l’état actuel de notre société musicale, on comprend qu’ici chaque victoire compte double. Suite du parcours atypique : Claire Gibault s’engage en politique : elle sera, le temps d’un mandat, députée européenne, toujours à la pointe de l’action pour la culture et la condition féminine. Autre combat, très intime, relaté avec franchise mais pudeur : l’adoption de deux enfants noirs, un de ses bonheurs.

J’ai souvent croisé Claire Gibault, apprécié son élégance, sa volonté, sa discrétion. J’ajoute maintenant son courage : il en faut pour livrer, en 230 pages, toute sa vérité !

Claire Gibault, Madame le chef d’orchestre

Musique cérébrale

Hors John Cage, l’avant-garde européenne a longtemps traité par le mépris les aventuriers américains qui s’engagèrent notamment sur les pistes schoenbergiennes. Un représentant majeur de ce courant vient de s’éteindre, dans sa quatre-vingt quinzième année : Milton Babbitt, adepte du sérialisme intégral, plus tard artisan des nouvelles techniques électroniques. « Je crois à la musique cérébrale, disait-il, et je ne choisis jamais une note sans savoir pourquoi je la veux à une place précise. » On aimerait, et à Paris aussi, juger sur pièces.

Retrouvez la chronique de Claude Samuel dans la revue Diapason de février: « Ce jour-là : 3 avril 1966 »

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Claude Samuel

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Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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