La panne d’audience – France Musique et Radio Classique – Des auditeurs vindicatifs – Antonio Vivaldi – Hector – Olivier Morel-Maroger, lointain successeur de Charles Chaynes

France Musique est sur la sellette. Question naturellement évoquée par Jean-Luc Hees, le président de Radio France, au cours de la conférence de presse de la rentrée. Et dans Le Monde, à la remarque de Daniel Psenny : « France Musique est en panne d’audience », il a répondu : « France Musique, ce ne sera jamais Radio Classique. Avec les producteurs, nous essayons de comprendre pourquoi les auditeurs ne viennent pas plus nombreux malgré une grille plus accessible. Radio France doit avoir un projet sur la culture musicale, c’est un de nos défis. » Décryptons : Radio Classique, qui fait la course en tête en terme d’audience, est, ce n’est pas nouveau, le poil à gratter de notre chaîne nationale. En outre, et ce n’est pas innocent : qu’entend-t-on par « projet sur la culture musicale » ? Est-il plus « culturel » de parler de Beethoven que d’entendre les quatuors de Beethoven ? Confusion…

Auditoire captif

Depuis cinquante ans – mais oui, depuis un grand demi-siècle, tant en qualité de « producteur délégué » que de Directeur de la musique, j’ai été confronté à cette critique récurrente : on parle trop sur France Musique ! On le sait de très longue date, et beaucoup de lettres n’ont cessé d’en témoigner, avec hargne ou indulgence, cependant que l’auditeur est resté héroïquement à l’écoute. Auditoire captif. Tout cela a changé avec l’apparition de la concurrence : l’arrivée de Radio Classique dans le paysage radiophonique a modifié la donne, d’autant qu’avec les fréquences pré-réglées – un bel appel à l’infidélité !- le changement de programme est un jeu d’enfants.

Nous savions bien, dès le départ, que l’audience de Radio Classique, en vertu d’une multiplication de ses émetteurs sur le territoire national, ne pouvait que croître. Or, le prévisible est aujourd’hui sanctionné par les derniers résultats de Médiamétrie : non seulement nos chers auditeurs sont plus nombreux sur Radio Classique que sur France Musique, mais France Musique a perdu en une vingtaine d’année plus d’un tiers de ses fidèles. Situation d’autant plus choquante que les moyens (matériels, financiers, promotionnels) dont dispose France Musique, n’ont aucune commune mesure avec ceux du concurrent. On pourrait en conclure que les programmes sont moins bons, que cette désaffection traduit la moindre qualité des producteurs de la chaîne. Erreur. Je me souviens d’une enquête que nous avions jadis mise en place et qu’on pourrait reproduire maintenant avec des résultats analogues : nous avions demandé à un certain nombre d’auditeurs bien choisis d’écouter France Musique à un horaire donné et de nous faire connaître leur sentiment ; or, ils étaient globalement très satisfaits. Les programmes de France Musique étaient, sont toujours d’excellente qualité !

« La musique qu’on aime »

Où donc est le problème ? Bien évidemment, dans le rapport entre la demande et l’offre, dans cette évidence qui touche toutes les stations : l’écoute radiophonique, qui accompagne la vie quotidienne de chacun d’entre nous, est davantage un phénomène de hasard que de choix délibéré – exception faite pour certains rendez-vous qui, d’ailleurs, peuvent être brusquement désertés par l’auditeur dont les emplois du temps sont bouleversés… Deuxième observation : nous savons parfaitement ce que récusent, dans leur majorité, les auditeurs de France Musique : la parole, la musique contemporaine (ou ressentie comme telle), les répertoires dits marginaux (jazz, musique traditionnelle, rock et autres « musiques actuelles »), les œuvres vocales. Tout ce qui, en somme, dérange l’auditeur dans la lecture de son journal ou dans ses rêveries au volant. Ah, que ne donne-t-on, à longueur de journées, les concertos de Vivaldi ; le Prêtre Roux en a composé six cents, il y a de la réserve ! C’est si vrai que lorsqu’en période de grève nous avions relayé le programme classique continu d’Hector, les lettres des auditeurs manifestaient cruellement plus de satisfaction que d’agacement. J’ai le souvenir d’une lettre très naïve qui m’avait été adressée : « Donnez-nous la musique qu’on aime ! »

Antonio Vivaldi : 600 concertos pour France Musique

Le petit clic

Je n’ignore pas qu’un nombre non négligeable des auditeurs de France Musique a des attentes plus relevées… Ne s’agirait-il donc finalement que de proportion ? A l’époque de l’enquête évoquée ci-dessus, nous avions établi une statistique très édifiante : comment se répartissaient, en terme de minutage, les différents produits de l’antenne ? Or, nous avions constaté qu’un tiers de notre temps d’antenne correspondait à ce que récusait (la parole, le contemporain, etc.) la majorité de nos auditeurs. En d’autres termes, à chaque fois qu’un auditeur « de hasard », appuyait sur la touche de la station, il avait une chance sur trois de tomber sur ce qu’il ne voulait pas entendre. Aujourd’hui (et je peux supposer que les statistiques n’ont guère changé), un petit clic, et il atterrit sur  Radio Classique.

Dire, pour regagner le terrain perdu, que « Radio France doit avoir un projet sur la culture musicale, c’est un de nos défis », n’est qu’un discours, un vœu pieux. A moins de ne plus consulter les chiffres de Médiamétrie, d’accepter que France Musique reste à un point d’audience (voire moins) – chiffre à comparer avec un point sept des années quatre-vingt dix – et ce n’est pas si mal quand on sait que le point d’audience correspond à cinq cent mille auditeurs… Pouviez-vous imaginer que le noyau pur et dur des mélomanes correspond à cinq cent mille de nos concitoyens ? Vous me direz que l’élitisme, même à ce niveau, est politiquement incorrect… J’ai eu souvent l’occasion de le répéter : en créant France Musique, un France Musique alors confidentiel dans le sillage de la modulation de fréquence, les responsables de la RTF ont omis de dire s’il s’agissait d’une « chaîne de musique » ou d’une « chaîne sur la musique » ; voilà plus de soixante ans que l’on souffre de ce péché originel…

Dernière réflexion : est-il bien raisonnable de ne retransmettre que sur France Musique, et en particulier au cours des soirées, au moment où l’écoute est quasiment désertée, les produits les plus prestigieux et les plus onéreux de la maison : les concerts de nos deux orchestres, le National et le Philharmonique ?

Le job

Le nouveau directeur de France Musique vient d’être nommé : c’est Olivier Morel-Maroger, lequel rejoignit mon équipe en 1992, qui va faire le job, et il a toutes les qualités pour revoir une copie que l’on a trop souvent placée au registre des pertes et profits. Job très périlleux ; les responsables de France Musique n’ont eu, jusqu’à présent, qu’une durée de vie extrêmement brève ; sinon celui qui prit les rênes au départ, le compositeur Charles Chaynes, qui résista pendant dix ans ; mais il est vrai que Radio Classique n’existait pas encore…

Charles Chaynes, directeur historique

Retrouvez la chronique de Claude Samuel dans la revue Diapason de septembre : « Ce jour-là : 20 juillet 1812 »

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Claude Samuel

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Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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