Winnie, princesse de Polignac – Callas et Rostropovitch – Stravinsky et Schoenberg – Nijinska et Ramuz – H.W. Henze et Elliott Carter – La « Carmen » de Karajan

Certaines adresses sont magiques : tel, le 43 de l’avenue Henri-Martin où, dans son hôtel particulier, la princesse Edmond de Polignac, née Winnaretta Singer, dite « Winnie » (1865-1943) accueillit quelques gloires de la musique et des lettres, dont Marcel Proust, dont Igor Stravinsky qui, pour gagner 2 500 francs suisses, accepta de composer pour la princesse Renard, «une courte bouffonnade de tréteaux », selon ses propres termes.

Le petit Modernsky
Le 43 de l’avenue Henri-Martin est devenu le 43 de l’avenue Georges Mandel, à un jet de pierres de l’appartement où mourut Maria Callas, à quelques centaines de mètres de l’immeuble qu’habita Rostropovitch après avoir claqué la porte de la Russie stalinienne. Il est aujourd’hui le siège de cette Fondation Singer-Polignac, « fondation pour la promotion des arts et des sciences », dont la princesse avait elle-même eu l’idée, et dont elle accompagna la naissance en faisant un legs à l’Etat français. Concerts, colloques et résidences de musiciens s’y succèdent, au meilleur niveau, et Igor Stravinsky fut le héros de la fête mardi dernier. Juste retour en ce lieu magnifique, tout à la fois solennel et convivial, où il créa sa propre Sonate pour piano dont, avec le recul du temps, on voit, hélas, toute la vacuité. L’auteur génial du Sacre et de Noces s’égare, avec plus ou moins d’habileté, sur les terres aimables du néo-classicisme (ici, clin d’œil à Bach), dont l’effet de mode fit les ravages que l’on sait parmi les compositeurs français de l’époque. Lutte ouverte avec la Vienne dodécaphoniste — et je ne résiste pas au plaisir de vous rappeler le texte sanglant de Schoenberg, mis en musique dans la deuxième des Trois Satires de l’opus 28 :

« Mais qui tambourine donc ainsi ? C’est le petit Modernsky ! Qui s’est laissé couper sa tresse de gamin ; Ce n’est pas mal ! Comme de vrais faux cheveux ! Comme une perruque ! Tout à fait (comme le petit Modernsky se l’imagine) Tout à fait le Papa Bach ! »

Plus tard, beaucoup plus tard, Schoenberg expliquera qu’il y a encore beaucoup de bonne musique à écrire en do majeur, tandis que Stravinsky opérera une volte-face sérielle. Ne jamais préjuger de l’évolution d’un compositeur.

Stravinski

Igor Stravinsky, à l’époque de Renard – et pas encore « modernsky »

Nijinska Bronislava Nijinska, qui installa Renard à l’Opéra de Paris

Du coq au chat
Mais il y eut l’autre soir, à la Fondation Singer-Polignac, du meilleur, et même de l’excellent Stravinsky : Renard, dont la princesse avait été, en effet, la commanditaire, mais dont la création, version scénique, eut lieu à l’Opéra de Paris par les Ballets Russes dans une chorégraphie de Bronislava Nijinska, la sœur du célèbre danseur, qui eut l’heur de plaire à l’auteur : « Nijinska y prodigua tant d’ingéniosité, tant de traits aigus et de verve satirique que l’effet en fut irrésistible. Elle-même, jouant le rôle de Renard, créa une figure inoubliable » — la chorégraphie est une matière volatile… Et pour la présente occasion, un excellent quatuor vocal a officié au 43 Georges Mandel, avec Manuel Nunez Camelino, Guillaume Gutierrez, Virgile Ancely et Florent Baffi, dans les rôles respectifs du coq, du renard, de la chèvre et du chat, en compagnie de l’Ensemble Le Balcon, toujours dynamique, sous la direction experte de Maxime Pascal. Quant à la suite de L’Histoire du Soldat, insérée entre la Sonate et Renard, j’avoue que j’en sors toujours un peu frustré, regrettant l’« Entre Denges et Denezy » de Ramuz.

« Eclektra »
À propos des compositeurs qui changent de cap, une triste actualité nous y renvoie : le décès le 27 octobre à Dresde d’Hans Werner Henze et la disparition la semaine dernière, à New York, d’Elliott Carter. Henze s’était d’abord fait connaître en militant de l’avant-garde et avait été, avec une pièce intitulée Concerto per il Marigny (en référence au Théâtre des Renaud-Barrault) un des premiers jeunes compositeurs joués au Domaine Musical. Il bifurqua rapidement et, doué d’un grand talent d’écriture, il édifia une œuvre composite, dont plusieurs opéras (Boulevard Solitude, Le jeune Lord, Elégie pour les jeunes amants) qui ont fait une belle carrière internationale. Je me souviens de la création des Bassarides au Festival de Salzbourg en août 1966 dans une formidable production de Gustav Rudolf Sellner, avec un orchestre rutilant, hyperstraussien, dont nous nous étions gentiment moqués : « Ce n’est plus Elektra, mais Eclektra ! »

Ce même été, Herbert von Karajan, alors patron du festival, avait dirigé, à la tête de la Philharmonie de Vienne (et mis en scène !) une Carmen assez mirobolante. Le bataillon français s’était écrié : « Carmen, sur l’immense plateau du Grosses Festspielhaus, quelle folie ! » Carmen s’installera, le mois prochain, sur la scène de Bastille, qui est tout sauf un lieu d’intimité…

Quant à l’itinéraire d’Elliott Carter, il prit le cours inverse : néo-romantique dans les années trente, puis rigoureux jusqu’à l’austérité, ce que Pierre Boulez ne manqua pas d’apprécier. Les cours que Carter donna pour les étudiants d’Acanthes à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon en 1991, chaleureux et prospectifs, et préservés dans des archives toujours consultables, furent particulièrement intéressants. L’homme était magnifique, et il nous gratifia d’une bien longue existence : né le 11 décembre 1908, un jour après Olivier Messiaen, il est mort cinq semaines avant son cent quatrième anniversaire, et c’est en août dernier qu’il a achevé sa dernière œuvre, 12 Short Epigrams composés pour Pierre-Laurent Aimard. Je l’entends encore, le jour où je l’ai appelé pour lui souhaiter un bon centième anniversaire : c’est lui qui, dans son excellent français (il avait été jadis l’élève de Nadia Boulanger à Paris) me demanda longuement de mes nouvelles…

CarterElliott Carter, au temps où il enseigna à Acanthes (photo Guy Vivien)

Lectures

Si ce n’est Pierre Boulez, peu de chefs français s’attaquent aux oeuvres d’Elliott Carter. De nombreux disques existent, dont les quatre quatuors à cordes par les Juilliard et les Arditti, mais ils n’inondent sûrement pas les grandes surfaces. Enfin, des conseils de lectures : The Music of Elliott Carter par David Schiff (Ernst Eulenburg, Londres, 1983), The Musical Languages of Elliott Carter par Charles Rosen (Library of Congress, Washington, 1984), Collected Essays and Lectures par Jonathan W. Bernard (Unisersity of Rochester Press, 1997) et – en français ! – l’excellent Elliott Carter ou le temps fertile de Max Noubel publié aux Editions Contrechamps en 2000.

Retrouvez la chronique de Claude Samuel dans la revue Diapason de novembre : « Ce jour-là : 8 janvier 1687 »

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Claude Samuel

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Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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