Chef d’orchestre au Qatar – Han-Na Chang, lauréate précoce – La conviction de Rostropovitch – Boris de Schloezer – Igor Stravinsky à mi-parcours

Ce n’est pas sans quelque surprise que je viens d’apprendre l’arrivée de la coréenne Han-Na Chang à la tête de l’Orchestre Philharmonique du Qatar – un très jeune orchestre fondé en 2007, nous indique un communiqué spécial, par Son Altesse Sheikha Mozah Bint Nasser Al-Missned ; jeune sans doute, mais néanmoins consistant, puisqu’il rassemble cent un musiciens, et à bonne école, ayant été déjà dirigé, entre autres, par Lorin Maazel (un des maestros les plus chers du monde, ainsi que j’ai pu en juger lorsqu’il fut à la tête de l’Orchestre National), Gerd Albrecht, Marc Minkowski et Dmitri Kitajenko.

La candidate, c’est ma fille…
Han-Na Chang, je l’ai connue en 1994 ; elle avait onze ans et pratiquait le violoncelle depuis sa plus tendre enfance. Son talent précoce l’avait conduite l’année précédente sur les bancs d’un prestigieux établissement : la Juilliard School de New York. Et elle débarqua un beau jour d’octobre avec sa maman dans une salle du Conservatoire de la rue de Madrid pour enregistrer sa candidature au 5e Concours Rostropovitch. C’est, bien entendu, à sa jeune maman que je me suis d’abord adressé… « Mais non (en anglais) ; ce n’est pas moi la candidate, c’est ma fille… » Pas de problème, le règlement de nos concours prévoit une limite d’âge supérieure, pas inférieure. Et, ayant revêtu sa ravissante robe coréenne traditionnelle, Han-Na Chang attaqua la première épreuve devant les membres d’un jury de stars internationales : Young-Chang Cho, Henri Dutilleux, David Geringas, Natalia Gutman, Frans Helmerson, Alain Meunier, Philippe Muller, Tsuyoshi Tsutsumi, Etienne Vatelot et Uzi Wiesel, jury placé, comme d’habitude, sous la présidence vigilante de notre maestro bien-aimé.

Le grand prix !
Dès les premiers coups d’archet, Han-Na Chang fascina nos gardiens du temple, par sa technique, son assurance, sa sensibilité. La seconde épreuve et la finale furent éblouissantes. Puis vint la réunion du jury pour l’attribution des récompenses et, d’emblée, Han-Na Chang fut en tête. Un des jurés intervint alors : « Pouvons-nous donner le Prix Rostropovitch à une enfant ? » Slava, assez solennel, prit la parole : « Mes chers amis, Han-Na Chang a-elle été la meilleure ? » Réponse unanimement positive… « Donc, elle doit avoir le Grand Prix ! » et, pour faire bonne mesure, le jury lui décerna également le prix pour la meilleure interprétation de l’œuvre nouvelle, qui avait été commandée au Russe Alfred Schnittke.

Le Grand Prix Rostropovitch est un fameux passeport pour un début de carrière. Dans la foulée, Han-Na Chang fut donc invitée par le Philharmonique de Berlin, l’Orchestre de Boston, l’Orchestre de Cleveland, la Staatskapelle de Dresde, l’Orchestre Philharmonique de New York, l’Orchestre de la NHK, l’Orchestre de Paris et, sans surprise, par l’Orchestre de Washington (surnommé « l’Orchestre des présidents »), dont Rostropovitch fut pendant dix-sept ans le chef permanent. Elle grava plusieurs disques, dont les Variations rococo de Tchaïkovsky et le Premier Concerto de Saint-Saëns sous la direction de Rostropovitch. Et j’apprends qu’en 2007, elle commença à flasher sur la direction d’orchestre, comme Yehudi Menuhin, Christoph Eschenbach, Jean-Pierre Rampal, Fischer-Dieskau et… Rostropovitch qui, certains l’ont regretté, fut le premier violoncelliste du monde, mais pas, malgré toute sa fougue, le plus grand chef. Quant à Han-Na Chang, je peux imaginer que la dizaine de concertos pour violoncelle n’ait pas suffi à son bonheur… On lui souhaite bien du courage pour relever, comme en 1994, un sacré défi…

HannaChang

…dix huit ans plus tard : la même en chef d’orchestre !

Au-delà de l’incompréhension
Boris de Schloezer (1881-1969) est une référence ; écrivain et musicologue, beau-frère de Scriabine auquel il consacra une biographie, il quitta sa Russie natale après la Révolution d’Octobre et s’installa en France où il collabora avec la Nouvelle Revue française. Esprit libre et pénétrant, il contribua à la meilleure compréhension des mouvements contemporains et s’intéressa tout naturellement, dès la première heure, à l’irruption d’Igor Stravinsky sur la scène musicale européenne, comme en témoignent ses articles, qu’il rassembla et publia sous forme d’une monographie en 1929.

livre de Stravinsky
Comment juger, à mi-parcours, l’œuvre d’un créateur de quarante-sept ans qui, de L’Oiseau de feu à Apollon-Musagète en passant par Le Sacre du Printemps, L’Histoire du Soldat, Les Noces et autres Pulcinella a déjà prouvé la ductilité de son génie ?

Comment dresser un bilan sans connaître la suite de l’aventure, c’est-à-dire une bonne moitié de la production stravinskyste avec la Symphonie de Psaumes, le Rake’s Progress et les partitions sérielles des dernières années ? Bref, quel est l’intérêt de la réédition en 2012 (par les Presses Universitaires de Rennes sous l’impulsion de Christine Esclapez) d’un ouvrage chronologiquement daté ?

Des revirements aux reniements
Or, les cent vingt-deux pages de ce livre sont passionnantes car elles éclairent une démarche qui fut marquée par une permanente incompréhension, et posent de nouvelles problématiques : les sources russes de Stravinsky, la permanence d’un style (et qu’est-ce au juste qu’un style ?) au-delà de ce qui apparut comme des revirements, voire des reniements… Non, le cas Stravinsky n’est pas aussi simple qu’on voulut le faire croire et que ma propre génération le pensait dans les années soixante – souvenons-nous des imprécations d’Antoine Goléa, voire de Pierre Boulez ! Enfin, outre le cas Stravinsky, dont on ne connaît pas tant d’équivalent dans l’histoire de la musique, Boris de Schloezer s’échappe du mot-à-mot de son sujet et nous livre quelques réflexions sur des notions trop malmenées : le classicisme/le romantisme…

C’est ainsi que, dans une édition musico-littéraire assez florissante (le jury des Muses devra, dans quelques jours, évaluer une bonne centaine d’ouvrages publiés en 2012), la réédition de l’ouvrage de Boris de Schloezer constitue un apport majeur pour mieux cerner l’un des génies, irritant souvent mais incontournable, du XXe siècle.

 

Retrouvez la chronique de Claude Samuel dans la revue Diapason de janvier : « Ce jour-là : 30 avril 1902, la création de Pelléas et Mélisande »

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Claude Samuel

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Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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