Les portraits de Nantes – Misia, l’égérie – Collet, l’espagnol – Les « Déserts » de Varèse – Où sont les scandales d’antan ? – L’opéra selon Philippe Boesmans – L’audace au Conservatoire de Paris

Cette photo de famille, c’est le visuel des Folles Journées de Nantes, qui se sont déroulées, comme d’habitude, devant un vaste public, au cours du dernier week-end sur le thème « La musique française et espagnole de 1850 à nos jours ». Et dans l’enthousiasme, si j’en crois la rumeur publique. De surcroît, portées à travers la France grâce aux micros de France Musique.

Une photo de famille bien improbable, rassemblant dans une contemporanéité imaginaire quelques célébrités de nos deux nations. Ravel, Albeniz, Fauré et Falla sont aisément reconnaissables. Malgré mes nombreuses rencontres avec l’auteur de La Voix humaine, j’ai quelque peine à retrouver Poulenc ; quant à Messiaen et Boulez, souriants pour ne pas dire malicieux, ils sont assez bien réussis. Comparez avec cette photo d’archives (années soixante) :

Messiaen + Boulez

Sur la lagune

J’ajouterai que si Pierre Boulez ne s’est guère exprimé sur le sujet, en revanche Olivier Messiaen considérait les quatre cahiers d’Iberia d’Albeniz comme l’un des sommets de la littérature pianistique – pièces préférées : Almeria, El Polo et Lavapies, pièces qui furent souvent au programme du Concours Messiaen.

Une seule femme sur la photo (ah, la parité !) : Misia – Misia Sert (1872-1950, née Marie Godbeska), égérie des Ballets russes – la seule femme, confia un jour Diaghilew, qu’il aurait pu épouser. Elle assista, sur la lagune vénitienne, à la mort du Maître, et je ne recommanderai jamais trop le récit qu’elle nous en a livré, dans la fureur des amants déchaînés /libérés…

Enfin, on a oublié à Nantes, et pour cause, le Français Henri Collet (1885-1951), qui se déclarait « compositeur de musique espagnole ». Mais si l’on a retenu son nom, c’est moins parce qu’il commit deux Concertos flamencos, un Poème de Burgos, une Symphonie de l’Alhambra que parce qu’il lança, en sa qualité de critique musical, l’expression « Groupe des Six », qui nous renvoie, notamment, à Francis Poulenc…

 

Le tumulte

Tout laisse supposer que la soirée de ce dimanche, 10 février, sera calme au Théâtre de Champs-Elysées, que le programme de l’Ensemble Intercontemporain, bien rarement accueilli dans la salle de l’avenue Montaigne, sera apprécié à sa juste valeur et que l’exécution des Déserts de Varèse passera comme une lettre à la poste. Et pourtant, ces Déserts, créés dans cette même salle le 2 décembre 1954 par l’Orchestre National, provoquèrent l’un des plus mémorables scandales de la vie musicale contemporaine. « Le tumulte a été plus violent encore, notera Odile Vivier dans son beau livre sur Varèse, plus brutal que celui du Sacre du Printemps, en 1913, dans ce même théâtre ; notre voisine, une quinquagénaire pomponnée, devint cramoisie et faillit se jeter sur nous pour nous gifler, nous dépecer de ses ongles peints.»

 

Fonderies et scieries

Pour comprendre, ajoutons qu’Edgar Varèse, encouragé par André Malraux (pas encore ministre) à retrouver pour l’événement son pays natal, était pratiquement un inconnu dans le paysage culturel hexagonal et que le programme de ce 2 décembre, dirigé par Hermann Scherchen, était un vrai défi au bon sens avec la Grande Ouverture en si bémol de Mozart, la Symphonie pathétique de Tchaïkovsky, et les Déserts, pris en sandwich entre ces deux classiques. « Varèse ? Mais il s’agit sûrement de l’un de ces Italiens que l’on vient de redécouvrir dans la foulée de Vivaldi… »

Le résultat fut catastrophique et les trois « interpolations » électroniques pour lesquelles Varèse avait enregistré divers bruits d’usines, de fonderies et de scieries et qu’il avait revues à Paris avec Pierre Henry, poussèrent l’exaspération à son comble. Commentaire d’un journaliste dont l’histoire musicale n’a pas gardé le nom : « Ce M. Varèse devrait être fusillé séance tenante. C’est le Dominici de la musique ! Et puis non, ça ferait encore du bruit, il serait trop content. C’est la chaise électrique qui convient à cet « électrosymphoniste » …

Edgar Varèse : rien à voir avec Vivaldi…

Edgar Varèse : rien à voir avec Vivaldi…

 

La vague hurlante

C’était vraiment le temps des antagonismes violents dont, d’une certaine façon, je déplore être privé aujourd’hui – plus de huées dans nos théâtres, sinon contre les metteurs en scène d’opéras qui se permettent d’être modernes, trop souvent sans mesure, et sans raison… Mon autre regret : n’avoir pas été parmi ces auditeurs du 2 décembre mais, à l’écoute des programmes de la RTF (Radio Télévision Française), je suivais d’une oreille distraite la retransmission en direct de la soirée et fut brutalement tiré de ma somnolence par la vague hurlante du public violenté.

Pas de risque pour dimanche prochain : Varèse, mort en 1965, même s’il n’a pas eu les honneurs de La Folle Journée, est reconnu comme l’un des musiciens majeurs de notre temps ; quant au programme de l’Ensemble Intercontemporain, il affiche aussi le Concertino et Huit Miniatures instrumentales de Stravinsky, le Marteau sans maître de Boulez et Octandre du même Varèse. Du sur-mesure…

Le scandale de Déserts, ou l’art de bien combiner un programme…

 

L’opéra au Conservatoire

Surprise : le chemin de l’opéra passe cette semaine par la Porte de Pantin, et c’est un événement car, loin de Garnier, de Bastille et autres Favart, on vient d’y monter pour une demi-douzaine de représentations l’une des œuvres les plus réussies du répertoire lyrique contemporain : Reigen de Philippe Boesmans. En un temps où tant de compositeurs considèrent l’opéra comme un champ d’expériences et brodent sur des mots et des phonèmes dont la lisibilité n’est pas la qualité première, Philippe Boesmans (belge de Wallonie, né à Tongres en 1936) possède ce talent particulier de raconter une histoire, de la marier avec une musique vivante, de teintes mêlées, où les lignes vocales sont justement maîtrisées. Dans Reigen (La Ronde), les germanophones ne perdent pas un mot du texte bien connu d’Arthur Schnitzler ; quant aux autres, ils sont ici, dans la salle d’Art Lyrique du Conservatoire de Paris, aimablement secourus par le surtitrage.

Avec Reigen, comme avec Mademoiselle Julie (d’après Strindberg) créé à la Monnaie de Bruxelles en mars 2005, comme avec Yvonne, princesse de Bourgogne (d’après Gombrowicz), commande de l’Opéra de Paris pour des représentations à Garnier en 2009, Boesmans serre au plus près le texte et les situations dramatiques. Efficacité garantie. Et terrain de manoeuvre idéal pour un metteur en scène habile et inventif. Luc Bondy, partenaire privilégié, y a donné à plusieurs reprises le meilleur de son talent ; c’est lui, d’ailleurs, qui, pour Reigen, a transformé en livret d’opéra les phrases insidieusement perverses de la pièce de Schnitzler – oui, la censure viennoise avait si bien sévi que la pièce, publiée en 1903, ne fut représentée dans la capitale autrichienne qu’après la guerre et la chute de l’Empire austro-hongroise, les mœurs ayant été alors sérieusement relâchées.

J’imagine qu’à l’époque la police parisienne aurait débarqué sur-le-champ si les élèves du Conservatoire (de la rue de Madrid) avaient prêté leurs gestes et leurs voix à ces turpitudes… Aujourd’hui, pas d’émotion particulière au Conservatoire de l’avenue Jean-Jaurès où, sur le texte de Schnitzler, se déroule un spectacle subtilement réglé, alerte dans son rythme, joliment allusif. En prime-time, un jour prochain, sur l’une de nos chaînes publiques de télé, pourquoi pas ?

D’Arthur Schnitzler à Philippe Boesmans (Ph. Ferrante-Ferranti)

D’Arthur Schnitzler à Philippe Boesmans (Ph. Ferrante-Ferranti)

 

Amants de passage

Belle réussite d’un travail d’équipe avec la mise en scène de Marguerite Borie, l’Orchestre du Conservatoire de Paris, brillant sous la direction du jeune chef italien Tito Ceccherini, et une formidable distribution issue des quelques classes de la maison. Sans vouloir faire de jaloux, je dirai que j’ai été particulièrement impressionné par la voix magnifique de Marie-Laure Garnier, dans le rôle de …la cantatrice.

Vous avez encore trois jours pour voir comment, dans la Vienne de 1900, amants de passage et maîtresses d’occasion badinaient avec le sexe : samedi 9 février, lundi 11 et mercredi 13, à 19 heures. Réservation sur www.citedelamusique.fr

A propos de l'auteur

Claude Samuel

Claude Samuel

Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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