Cosima, au jour le jour – Liszt et Marie d’Agoult – Hans von Bülow et Richard Wagner – Daniela, Blandine, Isolde, Eva et Siegfried – Winifred, la nazie – Trésor national vivant

C’est une magnifique histoire, une somptueuse saga familiale dont l’historien allemand Oliver Hilmes narre les multiples rebondissements : passions et trahisons, haine et guerre fratricide, excommunications et reniements — à l’ombre du patriarche qui, bien au-delà de la mort, constitua le référent. Mais, avec des accès de violences incroyables, c’est une histoire vraie, inscrite, en quelque sorte, au cœur de la vie musicale : l’histoire de « Cosima Wagner, la maîtresse de la colline », que les Editions Perrin viennent de publier dans la traduction d’Olivier Mannoni.

Cosima

 

Liaison coupable

Du 22 octobre 1811 — naissance de Franz Liszt — à la disparition de la vieille dame nonagénaire, à Bayreuth, le 1er avril 1930, le film défile sous nos yeux : la liaison coupable du jeune virtuose hongrois avec la comtesse Marie d’Agoult, la naissance de Cosima, de son frère Daniel qui s’éteindra dans la douleur à vingt ans, de sa sœur Blandine, l’épouse du ministre Emile Ollivier, fauchée trois ans plus tard, puis le mariage catastrophique de Cosima avec Hans von Bülow, grand chef d’orchestre et wagnérien inconditionnel, la naissance de Daniela et de Blandine, l’irruption de Wagner dans la vie du couple — destin scellé et fruit de cette union illégitime, Isolde et Eva…

…et, quelques mois avant l’officialisation du couple, l’arrivée du petit dernier, un futur héros, ce Siegfried qui tentera avec un certain culot de s’illustrer dans la composition et la direction d’orchestre et que le clan, afin d’assurer une descendance masculine, s’efforcera, malgré une homosexualité à peine dissimulée, de contraindre au mariage ; quant à la jeune épouse, anglaise de naissance, plus connue sous le nom de Winifred, elle règnera après la mort de sa belle-mère et de son mari (disparus en 1930, à cinq mois d’intervalle) sur le sanctuaire de Bayreuth ; et cette hitlérienne hystérique, largement septuagénaire, clamera encore dans le fameux film de Syberberg sa foi dans le Führer.

Portrait_Siegfried_Wagner_1896

Siegfried, fils de — un piètre héros

 

La Villa Wahnfried

D’autres ingrédients du récit : les intérêts financiers, les rivalités familiales (et même un procès entre Cosima et sa fille Isolde !), le chaudron de la Villa Wahnfried que Wagner fit construire à proximité du Palais du Festival, l’irréductible pan-germanisme et, rappelé à chaque étape, un antisémitisme ravageur dont Cosima a fait étalage, pratiquement à chaque page de son Journal. Journal consultable (mais illisible en continu) dans la superbe édition française de 1979 (quatre volumes chez Gallimard).

Cosima, jugée ? : Wagner, Liszt, Bülow (de gauche à droite)

Cosima, jugée ? : Wagner, Liszt, Bülow (de gauche à droite)

Les personnages (secondaires) de la saga : la Princesse de Sayn-Wittgenstein, longtemps compagne de Liszt, que Cosima et les enfants ne pouvaient pas souffrir ; le roi Louis II de Bavière, qui se serait fait damner (et ruiner, mais avec l’argent de son peuple) pour la Tétralogie, Gobineau, grand raciste devant l’Eternel, Nietzsche, Hitler enfin, qui débarqua à Bayreuth le 29 septembre 1923, salué par Houston Stewart Chamberlain, l’époux d’Eva : « Le soir, entre 9h.30 et 10h.30, visite de Hitler, exaltante ! » — putsch raté, bref séjour en prison pendant lequel Hitler rédige Mein Kampf, sur du papier obligeamment fourni par la famille Wagner.

Cosima Wagner livre

Tous les détails, et d’innombrables anecdotes (sources contrôlées) sont réunis dans ce formidable livre d’Oliver Hilmes, qui, contrairement à ce que pourrait imaginer quelque personne non avertie, n’est pas une fiction. Lecture indispensable en cette année Wagner, et très édifiante pour comprendre comment, en cette personne follement amoureuse, pleine de préjugés et bloquée sur ses certitudes, la culpabilité ne cesse de se mêler à une rigueur morale qu’elle applique (sans grand succès) autant aux autres que (tardivement) à elle-même.

 

Florilège. Au hasard des 2 700  pages du Journal de Cosima…

5 juillet 1869 : « Je rêve que je tombe avec R. chez des Juifs, que je mendie ensuite avec Hans et qu’on me lance des pierres »

23 mars 1871 : « Je range des papiers et lis de vieilles lettres de mon père, ce qui me montre encore une fois très clairement que je n’ai eu ni père ni mère – R. est le seul qui m’ait aimé, et il représente tout pour moi »

10 avril 1875 : « Le soir, nous allons au théâtre où nous voyons la Genoveva de Schumann. Nous sommes effrayés par la vulgarité et la grossièreté de cette œuvre »

3 juillet 1879 : « R. s’endort, mais il est en proie aux pires cauchemars (des Juives se moquent de lui, etc.) »

16 avril 1880 : « Le sirocco souffle très fort ; « Dieu a une dent contre moi, bien que je le morde très rarement », dit R. »

30 avril 1880 : « La conversation porte sur l’état actuel de la société et sur la prépondérance des Juifs. R. s’irrite d’une réflexion du prince (à peu près : il n’y a rien à faire) – A propos de Bismarck, il dit : « C’est une force dont on pouvait supposer qu’elle était au service de l’esprit allemand, mais l’esprit allemand est resté à la porte ! »

27 juillet 1880 : « Au café, nous parlons des vêtements, nous disant qu’ils sont laids et peu naturels ; R. voudrait porter un vêtement en forme de chemise et parle des lignes onduleuses du corps féminin complètement gâtées par la mode actuelle (…) Il  cite un mot de Feuerbach à propos du ventre : « Chez l’homme, c’est un lieu de restauration ; chez la femme, c’est le temple de l’amour »

5 janvier 1881 : « R. trouve la forme des concertos de Mozart incroyablement lourde, même s’il y a çà et là de charmantes idées »

30 mai 1881 : « R. se réveille plusieurs fois, s’écrie : « Au diable, la noble maison ! »

24 novembre 1881 : « R. me dit aujourd’hui que les études actuelles rendent les hommes sans cœur (…) A propos de Bismark : « Je ne peux supporter les chauves, dit R. sur un ton amusant, cela m’a déjà gâché le personnage de César »

26 novembre 1881 : « Il parle des relations de sœur à frère et dit que c’est une loi étrange, métaphysique et physique, que celle qui fait de ces unions des échecs » (…) A propos de Liszt : « Oh la la ! s’écrie R., malgré tout ce qui m’irrite en lui, il est quand même incomparable, le seul qui ait le sentiment de certaines choses »

17 septembre 1882 (cinquième séjour à Venise) : « Terrible nuit de tempête ! Tôt ce matin, nous partons pour le palais Vendramin et nous nous y installons. Comme nous revenons à une heure, il y a un orage si fort que nous croyons que le retour ne sera pas possible en gondole, mais les gondoliers nous rassurent et accomplissent un véritable chef-d’œuvre. R. est déprimé, il se met au lit… »

 

Et la jalousie…

C’est dans ce Palazzo Vendramin Calergi (aujourd’hui musée Wagner), au bord du Grand Canal, qu’après avoir entrepris un essai « Sur le féminin dans l’humain » Wagner fut terrassé par une crise cardiaque, dans la matinée du 13 février 1883 ; il venait de recevoir une certaine Carrie Pringle, jeune cantatrice étudiante à Milan, et Cosima avait, semble-t-il, laissé éclater sa jalousie.

Jeune veuve, elle abandonna d’emblée la rédaction de son précieux Journal… et devint la plus exigeante gardienne du Temple. Mais la saga wagnérienne était loin (est toujours loin) d’être terminée !

Cosima

 

Tamasaburo Bando V, 坂東玉三郎, est un « Trésor national vivant du Japon », titre exceptionnel qui lui a été décerné en juillet dernier par le gouvernement nippon. Porteur d’une culture hautement codée, acteur du Kabuki et spécialiste des rôles d’onnagata (traduisez : interprètes de personnages féminins), Tamasaburo Bando est revenu à Paris après vingt-six ans d’absence. C’est au Théâtre du Châtelet qu’il a bien voulu présenter, pour trois soirées seulement mais c’est un événement, trois solos de danse japonaise (« Jiuta »), théâtre d’illusion où l’imperceptible, l’allusif se faufilent entre les moindres gestes. Revenu en deuxième semaine, Tamasaburo Bando (metteur en scène et interprète) a emmené dans ses valises l’Opéra-Théâtre Kunqu de Suzhou – après l’hiératisme japonais, le décoratif chinois qui nous entraîne dans ce Pavillon aux pivoines dont l’histoire (d’amour, de mort et de résurrection, un Orphée extrême-oriental, en quelque sorte) se déroule sous la dynastie des Song du Sud (XIIe-XIIIe siècle).

Un art magnifiquement préservé malgré les ravages de la mondialisation culturelle. Prions le ciel pour que nos classiques européens, de plus en plus connus, de mieux en mieux interprétés entre Tokyo et Pékin, n’engloutissent pas à terme ces trésors surgis d’un autre temps. Si vous avez encore quelque liberté ce soir vendredi ou demain samedi, si vous pouvez vous rendre au Châtelet, s’il reste quelque billet disponible, décidez toutes affaires cessantes de découvrir le Pavillon aux pivoines, version Tamasaburo Bando.

 

Tamasaburo Bando, « l’image parfaite que l’homme se fait de la femme »…

Tamasaburo Bando, « l’image parfaite que l’homme se fait de la femme »…

 

 

 

 

A propos de l'auteur

Claude Samuel

Claude Samuel

Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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