Le violoniste de Prokofiev – Avis aux éditeurs ! – Charles Munch, David Oïstrakh, Jascha Heifetz – Madame de Staël et Henri Heine – La musique en famille – Des peintres à découvrir

Il est mort centenaire, le 22 octobre 1997, et l’on a oublié son nom. Violoniste, il créa le Deuxième Concerto pour violon de Prokofiev et eut le privilège de donner une série de récitals en la compagnie de l’illustre compositeur. Il s’appelle Robert Soëtens, ce qui indique les origines flamandes de ce natif de Montluçon. Lorsqu’il y a bien longtemps, je fis mes premières recherches sur Prokofiev, j’avais noté ce nom sans imaginer son histoire. Trente ans plus tard, je reçus un appel dans mon bureau de Radio France : « Je suis violoniste, j’aimerais vous rencontrer. » Ayant pris l’habitude de répondre toujours positivement à ce genre de demandes, je fixai un rendez-vous. Arriva donc Robert Soëtens, un beau vieillard largement nonagénaire qui — comment pouvais-je l’imaginer ? — habitait à un petit quart d’heure de mon domicile.

Soliste aux Açores
Il avait écrit ses souvenirs et sollicitait mon aide pour les faire publier — projet toujours en souffrance, mais il n’est pas trop tard (avis aux éditeurs !) pour livrer aux lecteurs mélomanes la relation d’un virtuose particulièrement atypique et très aventureux dont la carrière de soliste passa notamment, pas fréquent à l’époque, par l’Egypte, la Palestine, le Liban, l’Afrique du Sud, l’Iran, les Açores et l’île Maurice. Ce grand voyageur joua également Tzigane de Ravel (version piano-violon) avec l’auteur en Scandinavie ; et comme les voyages forment la jeunesse, il garda la forme jusqu’à un âge avancé et donna encore une master-class en Norvège deux mois avant son quatre-vingt-quinzième anniversaire.

Soetens

Robert Soëtens et l’attente d’un « quelque chose »…

Muet et stupéfait
Mais le grand événement de sa vie fut sa rencontre avec Serge Prokofiev, qui nous a valu l’une des œuvres majeures de sa catégorie. Au départ, le hasard, naturellement ; la création à Paris des Concerts du Triton auxquels Prokofiev — encore parisien mais déjà un pied en Russie soviétique — avait bien voulu collaborer, en compagnie d’Henry Barraud, de Marcel Mihalovici, de Pierre-Octave Ferroud, pour des programmes de création ; et à l’occasion du concert d’inauguration, le Comité décida d’inscrire au programme de ce 16 décembre 1932 une œuvre de Prokofiev, quelques jours après sa « première » moscovite : la belle Sonate pour deux violons, op. 56. Le soliste (l’autre, non moins talentueux, avait été désigné par Stravinsky en la personne de l’Américain Samuel Dushkin) et le compositeur s’apprécièrent, et Prokofiev dit à Robert Soëtens : « Je vais écrire quelque chose pour vous ! » — « J’en restais muet et stupéfait, car j’en mesurais l’importance, venant d’une signature renommée, déjà au sommet mondial des compositeurs. »

À chaque rencontre, Soëtens murmurait : « Où est mon quelque chose ? » Jusqu’au jour où Prokofiev lui annonça finalement son Deuxième Concerto pour violon ! : « Cette fois, je n’en croyais pas mes oreilles… » La création mondiale eut lieu à Madrid le 1er décembre 1935, en présence de l’auteur. Puis ce fut à Paris, le 15 février 1936, sous la direction de Charles Munch, et Londres, Amsterdam, Berlin. Mais ni Moscou, où les autorités refusèrent à Prokofiev l’engagement d’un artiste occidental (et choisirent le jeune David Oïstrakh), ni New York, où officia l’illustre Jascha Heifetz.

Consolation
Les plus célèbres violonistes ont enregistré le Deuxième de Prokofiev, d’Heifetz à Oïstrakh, en passant par Isaac Stern, Nathan Milstein, Itzhak Perlman, Schlomo Mintz, Zino Francescatti, Leonid Kogan… Mais pas le pauvre Soëtens. Consolation : il avait fait équipe avec Prokofiev pour une cinquantaine de récitals (Espagne, Portugal, Afrique du Nord, Prague) où ils jouèrent ensemble Beethoven, Haendel, Debussy, et Prokofiev.

Conclusion : la chance d’une vie peut être contrecarrée ici par la politique, là par le vilain capitalisme. Conclusion très personnelle : n’hésitons jamais à fouiller nos archives.

Affiche recadrée
1936 – La création française à Pleyel
 

De l’Allemagne, c’est donc le titre du fameux ouvrage de Madame de Staël (repris par Henri Heine, mais pour contredire notre écrivaine) que le Musée du Louvre a retenu pour sa nouvelle exposition, la dernière du règne brillant d’Henri Loyrette — titre complété par une mention chronologique : « 1800-1939, de Friedrich à Beckmann. » Un long parcours où l’on rencontre quelques artistes méconnus en France, mais aussi Goethe, précurseur dans ce domaine comme en bien d’autres. Quant aux musiciens, ils ne bénéficient que de cinq concerts ; c’est bien naturel puisqu’ils sont programmés chez nous à longueur d’année : Beethoven, Weber, Mendelssohn, Schumann, Wagner, Brahms, Richard Strauss et, si l’on veut, Max Bruch, Hugo Wolf, Max Reger, Paul Hindemith, sans omettre la branche germanique autrichienne : Bruckner, Mahler, Schoenberg, Berg, Webern, ce qui fait tout de même beaucoup de monde.

Plus de champagne pour Wagner
D’où le cliché habituel : la peinture pour les Français, la musique pour les Allemands — cliché non dénué de fondements ; tout le monde sait qu’en Allemagne la musique se pratique en famille alors qu’en France, le piano n’est guère que l’élément décoratif de nos appartements. C’est, paraît-il, inscrit dans nos gênes. À la croisée des chemins, il y a Berlioz, la figure française dominante, mais bien isolée, du siècle romantique, qui ne fut pas ignoré de l’autre côté du Rhin, et Claude Debussy qui fit naturellement dans sa jeunesse le voyage de Bayreuth avant de tourner la page, non sans quelque insolence. Tout au long du XXe siècle, il y eut échanges et rivalités et, au moment de la guerre de 1870, l’exaspération nationaliste. Wagner, qui avait quelque raison de détester Paris, arrêta (momentanément) de passer ses commandes de champagne…

Cet animal de Gluck !
Toujours Debussy : « La musique française veut avant tout faire plaisir. Couperin, Rameau, voilà de vrais Français ! Cet animal de Gluck a tout gâché »… En 1918, avec son Coq et l’Arlequin, Cocteau lui emboîtera le pas. Il fallut finalement attendre l’après-dernière guerre pour se retrouver à Darmstadt avec la jeune génération, et avec le public français qui, finalement, répondra positivement, bientôt dans l’enthousiasme, à la question : « Aimez-vous Brahms ? » Aujourd’hui, les Français sont brahmsiens, mahlériens, brucknériens, straussiens. Serait-ce le bon moment pour qu’ils découvrent aussi la peinture allemande ?

Les deux cents toiles exposées jusqu’au 24 juin au Musée du Louvre, à l’occasion du cinquantième anniversaire du Traité d’amitié franco-allemand, constituent une belle initiation avec, entre autres superbes pièces, le Goethe (alangui) dans la campagne romaine de Johann Heinrich Wilhelm Tischbein, l’élégante Médée à l’urne d’Anselm Feuerbach, l’impressionnant Arbre aux corbeaux de Caspar David Friedrich, les étonnants Jeux de Néréides, cousines germaines des Filles du Rhin, d’Arnold Böcklin, la formidable Haute montagne de Carl Gustav Carus, peintre et médecin, qui croisa la vie des Schumann.

01-Tischbein_Goethe dans la campagne romaine
Johann Wolfgang von Goethe selon Tischbein – © U. Edelmann – Städel Museum – ARTOTHEK
 

15-Carus_Haute Montagne
La Haute Montagne de Carus – © Museum Folkwang, Essen
 

11-Böcklin_Jeux des Néréïdes
Les Néréïdes – De Böcklin à la Tétralogie – © Kunstmuseum Basel / Martin Bühler
 

Actualité de Heine
Après la visite au Louvre, retrouvez dans votre bibliothèque le De l’Allemagne de Henri Heine (disponible dans la collection tel de Gallimard), filez dans le dernier chapitre « Aveux de l’auteur » et savourez quelques percutantes considérations, sur le peuple, les femmes et autres sujets d’éternelle actualité ; quelle verve !

 

couverture diapRetrouvez la chronique de Claude Samuel dans la revue Diapason d’avril : « Ce jour-là : 5 juillet 1913 – Lili Boulanger, premier Grand Prix de Rome »

 

A propos de l'auteur

Claude Samuel

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Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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