Humperdinck – Les frères Grimm – Encore Cosima – Anja Silja, « fille du Rhin des temps anciens – De Sibelius à Kaija Saariaho – « Le théâtre total » – Marie Vermeulin, entre Regards et Chants d’oiseaux

Wagner, qui l’appelait « Hümpchen », fut séduit par ce jeune musicien auquel il avait accordé un rendez-vous à Naples, le 9 mars 1880. Et il l’engagea, deux ans plus tard, en qualité d’assistant à Bayreuth pour la création de Parsifal. Compositeur, sa trace dans l’histoire de la musique sera modeste ; elle se résumera à un ouvrage immensément populaire de l’autre côté du Rhin, actuellement (et jusqu’au 6 mai) à l’affiche du Palais Garnier : Engelbert Humperdinck, auteur d’Hänsel et Gretel, féérie en trois tableaux sur un livret d’Adelheid Wette (la propre sœur du compositeur), d’après l’un des plus fameux Contes des frères Grimm.

Humperdink, du Saint Graal à la chambre d’enfants. Berlin, 1894

Humperdink, du Saint Graal à la chambre d’enfants. Berlin, 1894

L’Ordre du Saint Graal
Humperdinck qui milita parmi les «Chevaliers de l’Ordre du Saint Graal», resta toujours fidèle à la mémoire de son grand homme et, par référence à ce Parsifal, dont il avait même écrit quelques mesures, il qualifiera en toute humilité son Hänsel et Gretel de « Festival scénique sacré pour chambre d’enfants.»

Pourtant, Wagner est à mille lieux tant du sujet que de la partition. L’histoire de ces deux enfants égarés dans la forêt qui triomphent de la méchante sorcière serait bien futile pour l’auteur du Crépuscule des dieux. Quant à la musique, même si elle est parfois ponctuée de souvenirs wagnériens (quel compositeur allemand aurait pu s’en dégager à l’époque?), elle évoque plutôt Mendelssohn ou Weber. Elle est habilement écrite pour les voix (six voix féminines sur sept), et orchestrée sans rechercher l’innovation. Humperdinck, qui traitera les Cinq Pièces pour orchestre de Schoenberg de « musique de fous », n’était pas, contrairement à son idole, un avant-gardiste.

C’est Richard Strauss qui dirigera la création mondiale d’Hänsel et Gretel, à Weimar le 23 décembre 1893, dix ans (et quelques mois) après la mort de Wagner. On ajoutera qu’à Wahnfried, on suivit avec attention la carrière de notre Engelbert, à tel point que Cosima le chargera de l’éducation musicale de son fils Siegfried, dont le talent, on le constatera rapidement, n’était pas en rapport avec ses ambitions…

Quand une sorcière confectionne un gros gâteau ! © Opéra National de Paris / Monika Rittershaus

Quand une sorcière confectionne un gros gâteau !
© Opéra National de Paris / Monika Rittershaus

La sorcière grignotte
Pour la présente production, l’Orchestre de l’Opéra est dirigé par Claus Peter Flor, dont je ne suis pas persuadé qu’il ait médité le conseil de Christoph von Dohnanyi, son collègue, lequel fut à l’œuvre, il y a une quinzaine d’années, pour le Hänsel et Gretel du Châtelet : « Prendre garde aux passages qui pourraient être lourds, les alléger, les éclairer » — une réflexion qui n’est pas non plus superflue pour Wagner. La mise en scène du Châtelet m’a laissé un vif et beau souvenir. Le travail de Marianne Clément à Garnier (décors et costumes de Julia Hansen) avec ses compartiments superposés pèche par sa complexité, et ne fait pas vraiment rêver. Regrettable pour un conte de fées. Sans détailler les indéniables qualités de la distribution vocale, j’aimerais saluer la présence impressionnante d’Anja Silja dans le rôle de la Sorcière Grignote ; elle était l’une des Filles du Rhin quand je découvris la Tétralogie à Bayreuth, en 1958. Quelle santé !

Aux mélomanes curieux privés de Garnier, je signale que l’on peut voir et entendre Hänsel et Gretel dans l’intégralité sur YouTube et, précieux document, retrouver la baguette de Sir Colin Davis, ce grand berliozien qui vient de quitter ce monde. C’est également un chef anglais qui nous offre un bel enregistrement de l’œuvre d’Humperdinck : Jeffrey Tate — avec trois dames prestigieuses : Anne-Sofie von Otter, Barbara Bonney et Barbara Hendricks.

Du côté d’Helsinki
Sibelius est-il incontournable ? Est-il la référence absolue pour tout compositeur finlandais ? En tout cas, dans la série de concerts que la Cité de la Musique consacre cette semaine à la finlandaise Kaija Saariaho, native d’Helsinki mais de résidence parisienne depuis plus de trente ans, il se taille la part du lion. Choix d’autant plus singulier que Sibelius, considéré en France non sans raison comme un auteur particulièrement conservateur, patronne ainsi une représentante active de la création contemporaine, qui fit notamment ses classes à Darmstadt et à l’Ircam. Confrontation donc, ce soir vendredi, entre deux auteurs programmés par l’Orchestre Philharmonique de Radio France — avec, pour Sibelius, une œuvre reconnue : la Septième Symphonie.

Kaija Saariaho, en duo avec Sibelius

Kaija Saariaho, en duo avec Sibelius

Et puisque Sibelius nous renvoie à l’idée d’un temps long — mais guère plus de vingt minutes pour la Septième — nous avons eu un avant-goût de cette délicate gestion temporelle au cours de la première soirée du cycle : le ballet Maa, donné en création française, 90 minutes… Un ballet ? Certes, il y a un chorégraphe, une compagnie de danse, mais surtout, pendant de longues minutes, des évolutions de sourciers à la recherche de trésors improbables. C’est dommage, car la matière musicale imaginée par Kaija Saariaho n’est jamais indifférente, témoignant, en effet, d’un talent particulier pour développer de magnifiques soli de flûte, de harpe et de violoncelle, son instrument préféré. Mais malgré ces fugitifs moments de bonheur, il est bien difficile de supporter ces interminables superpositions où le visuel (projections colorées imaginées par Jean-Baptiste Barrière), le geste et le sonore sont associés sans raison apparente.

C’est, je le sais bien, dans l’air du temps ; personnellement je pense que chaque discipline doit défendre au plus haut niveau son pré carré. Il y a cent cinquante ans, Wagner parlait déjà de « théâtre total ». On comprit bientôt que sa musique n’avait pas besoin de ces béquilles.

disque Vermeulin

Nouveauté à paraître le 3 juin 2013 sur Qobuz

Couleurs et silences
En 2007, la jeune pianiste Marie Vermeulin, brillante élève de Roger Muraro, obtenait un Deuxième Prix, Prix de l’Académie des Beaux-Arts, au Concours Olivier Messiaen. Toujours fidèle à la musique de Messiaen, elle vient d’enregistrer son premier disque sous le label paraty : les Huit Préludes, à la fois déjà si personnels mais si proches du langage debussyste, deux Regards sur l’Enfant-Jésus (dont le fulgurant Esprit de joie) et les rares Petites Esquisses d’Oiseaux. Le résultat est superbe : couleurs, vélocité, préservation des silences, dont on sait combien ils étaient chers au compositeur. Longtemps inscrite dans le champ réservé d’Yvonne Loriod, gardienne du temple dont les interprétations demeurent des références, l’œuvre pianistique de Messiaen est aujourd’hui entre les mains de nouvelles générations, dont Marie Vermeulin est une magnifique représentante.

 

couverture diapRetrouvez la chronique de Claude Samuel dans la revue Diapason d’avril : « Ce jour-là : 5 juillet 1913 – Lili Boulanger, premier Grand Prix de Rome »

 

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Claude Samuel

Claude Samuel

Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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