Un jour, la radio – Une citadelle bien gardée – Et le Tour de France – Dustin Hoffman et Dame Gwyneth Jones – Messiaen, Eluard et Breton – Polémiques au Louvre

 

La Maison de la Radio : une adresse dans les beaux quartiers, entre Auteuil et Passy.

La Maison de la Radio : un bâtiment inauguré en 1963 par le Général de Gaulle, président de la République. Alain Peyrefitte, alors Ministre de l’Information, raconte dans ses souvenirs que le Général le reçut à l’Elysée la veille de l’inauguration : « Naturellement, Peyrefitte, lui dit-il, vous habiterez dans la Maison. »

La Maison de la Radio, lieu de pouvoir où, depuis un demi-siècle, tous nos politiques se sont exprimés, mais aussi nos savants, nos écrivains, nos artistes…

La Maison de la Radio, un bâtiment construit comme une citadelle avec une tour centrale protégée contre toute invasion insurrectionnelle, cernée en mai 1968 mais, je peux en témoigner, les portes étaient bien gardées.

La Maison de la Radio, mal conçue au départ, transformée aujourd’hui en un chantier interminable.

 

Ambitions et frustrations
La Maison de la Radio, un film (drôle de titre !) de Nicolas Philibert — pas un documentaire télé mais un long métrage que les Parisiens peuvent même voir dans une salle des Champs-Elysées. Ce que, personnellement, je ne leur conseille pas s’ils veulent vraiment comprendre ce qu’est la radio et pénétrer, plus précisément, dans les codes d’une grande radio publique : Radio France.

En effet, la caméra de Nicolas Philibert virevolte de bureau en studio sans évoquer la spécificité de ce dialogue mystérieux, sans effleurer les formidables richesses (en talent, en financement, en archives) de l’établissement, et moins encore ses lourdeurs, ses conflits épisodiques, les susceptibilités blessées, les ambitions et frustrations, les relations compliquées entre les personnels permanents (techniciens, administratifs) et les contractuels (producteurs d’émissions, directeurs de chaînes) qui, dans le temps qui leur est imparti, veulent imprimer leur trace. La cohabitation n’est pas toujours évidente.

Nicolas Philibert, qui a mis en boîte des centaines d’heures de tournage, nous fait assister à la conférence de rédaction, censée décider du contenu du Journal ; mêmes images et mêmes propos que dans toute conférence de rédaction d’un organe de presse. Nicolas Philibert nous entraîne dans la campagne sur la moto d’un reporter du Tour de France, la télé ne cesse de s’en charger. Où est la spécificité radiophonique, ce surgissement de voix invisibles partagées ?

 

Deux orchestres à Radio France
La Maison de la Radio, haut lieu de la musique classique. A-t-on oublié de signaler à Nicolas Philibert que Radio France entretient deux orchestres symphoniques qu’à travers le temps les plus fines baguettes ont dirigés (depuis 1934 pour le National, 1938 pour le Philharmonique), et qu’aujourd’hui encore, malgré la rigueur des temps et les menaces qui pèsent sur leur avenir, ils participent activement à la vie musicale nationale, au-delà même de leur présence sur l’antenne ? Quelques instants captés pendant une répétition du Chœur n’est tout de même qu’un pis-aller, et je pense que le travail de la Maîtrise aurait fourni des images plus réjouissantes.

Si, d’aventure, Nicolas Philibert envisage de donner une suite à son exploration, je me permets d’émettre quelques suggestions : une incursion dans les lieux cachés de la Maison ; l’explication hiérarchique des bureaux et leur transformation rapide grâce à des parois mobiles : un à quatre modules (i.e. : une à quatre fenêtres) selon le grade ; une petite visite à la réunion hebdomadaire des hautes autorités dans la salle très solennelle du troisième étage ; et pourquoi pas un coup d’œil dans cette séance trimestrielle où les directeurs de chaînes découvrent, avec sourires ou grimaces, le verdict des auditeurs selon Médiamétrie avant que des spécialistes du marketing concoctent un communiqué de victoire ; pas mal non plus : un Comité d’entreprise, haut moment de conflits à fleurets mouchetés ?

Bref, si Nicolas Philibert a voulu cerner la belle histoire d’un dialogue à l’aveugle, il a raté son coup ; et plus encore s’il a voulu recréer l’aventure de cette Maison inaugurée, en effet, par le Général de Gaulle le 14 décembre 1963 et où Alain Peyrefitte s’est bien gardé de s’installer…

 

Gwyneth Jones, à l’écran - magnifique retraitée

Gwyneth Jones, à l’écran – magnifique retraitée

Le bonheur
En cet avril frisquet et volontiers pluvieux, l’écran propose aux mélomanes d’autres plaisirs. Ne pas manquer Quartet, le film de Dustin Hoffman, visite d’une maison de retraite pour artistes musiciens dans la campagne anglaise, où l’amour de l’art survit aux dégâts du grand âge, où la nostalgie est plus douce qu’amère. Une heure et demie de bonheur !

Et parmi des comédiens et comédiennes qui tiennent à merveille un rôle de composition, on reconnaît Dame Gwyneth Jones, jadis Brünnhilde, Isolde, Tosca, Elektra, toujours rayonnante.

 

Les Indiens du Pérou
Soirée Olivier Messiaen à l’Opéra-Comique ; pas un Saint François en miniature, mais l’un des trois grands cycles de mélodies : les Harawi, chant d’amour et de mort, composés à Petichet — résidence d’été du compositeur — au cours de l’été 1945. Une heure de musique aux contrastes violents sur le thème de Tristan, cher au cœur de l’auteur de la Turangalîla. Une prosodie heurtée, une ligne de chant tendue sur un texte du compositeur où rôdent les ombres de Paul Eluard et d’André Breton. Des couleurs, bien évidemment, des onomatopées, des vocables en langue quechua qui, comme chacun le sait, est parlée par les Indiens du Pérou.

Ces « scènes de théâtre en raccourci », selon la formule de Messiaen, sont donc devenues spectacle, mais sobrement, sur la scène de Favart. La cantatrice Karen Vourc’h et la pianiste Vanessa Wagner, toutes de blanc vêtues, évoluent, cernées par des points lumineux colorés où, faute de trouver des « spirales d’or et d’argent, sur fond de bandes verticales brunes et rouge rubis », ou des « feuillages vert clair et vert prairie, avec des taches de bleu, d’argent et d’orangée rougeâtre », on perçoit parfois tel violet, marque de fabrique du compositeur.

 

Karen Vourc’h. Favart avant Bayreuth ?

Karen Vourc’h. Favart avant Bayreuth ?

Une habituée de Bayreuth
Vanessa Wagner est une magnifique pianiste qui domine parfaitement l’originalité d’une écriture toujours inventive, expressive. Quant à Karen Vourc’h, elle a non seulement le mérite de chanter par cœur, mais elle a répondu également au désir de Messiaen : une voix wagnérienne, et c’est à Marcelle Bunlet (1900-1991), une habituée de Bayreuth, qu’il confia la création de ses trois cycles, les Poèmes pour Mi, les Chants de terre et de ciel et les Harawi. Demander à Karen Vourc’h de rendre le texte intelligible est, hélas, mission impossible, comme le confirme l’enregistrement historique de Marcelle Bunlet (INA / Mémoire vive). Restent deux possibilités : éclairer suffisamment la salle pour que le spectateur puisse lire au fur et à mesure le texte imprimé dans le programme, ou projeter ce texte en surtitres. Deux pistes auxquelles l’équipe du spectacle (Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil) a renoncé. Dommage.

 

Polémique pour l’exposition De l’Allemagne du Louvre, dont j’ai dit (mon blog du 12 avril) les richesses et l’intérêt du propos. Et voilà que l’on se lance à la tête des arrière-pensées politiques, que l’on brandit des conflits d’un autre âge, que l’on se réfère au nazisme, que l’on y mêle Angela Merkel… Je constate aussi, dans tous les commentaires que j’ai lus, que nul ne fait allusion au formidable message musical qui nous a été envoyé depuis si longtemps d’Outre-Rhin. Chez nous, la musique (classique) compte vraiment pour quantité négligeable…
 

Caspar David Friedrich, Femme dans le soleil du matin © Museum Folkwang, Essen

Caspar David Friedrich, Femme dans le soleil du matin © Museum Folkwang, Essen

 

banner_diapason_613Retrouvez la chronique de Claude Samuel dans la revue Diapason de mai : « Ce jour-là : 13 avril 1742 – La création du Messie »

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Claude Samuel

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Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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