Berlioz, critique musical – Vigny et Théophile Gautier – Le cauchemar musical – Trente ans d’esclavage – Le « petit Planté » – Wagner, mauvais malade – Entendre la guerre

 

livre Berlioz réduitC’est une œuvre de longue haleine : la publication des critiques musicales de Berlioz rassemblées par la Société française de musicologie sous la direction d’Anne Bongrain et de Marie-Hélène Coudroy-Saghaï. Tome après tome, les articles de notre Hector national s’accumulent et le septième volume (sur les dix prévus) qui m’a été récemment adressé (quoique portant le copyright 2013) est un monument : 711 pages !

Ce n’est pas l’ouvrage que l’on lit de la première à la dernière ligne ; mieux vaut picorer et, à chaque fois, c’est un régal. Régal d’écriture d’abord, car l’auteur de la Symphonie fantastique était un écrivain, reconnu par Vigny, admiré par Théophile Gautier, dont la plume (c’est Théophile Gautier qui parle) s’exprime « avec une fantaisie, une verve, un esprit que bien des auteurs de profession, incapables de la moindre fugue, pourraient lui envier. » Régal également en tant que témoignage sur la vie musicale parisienne dont les repères, certes, ont explosé au fil du  temps.

 

La contagion cholérique

Berlioz ne se presse pas, brode et disserte, se perd dans les circonvolutions, rebondit et se lance dans les comparaisons les plus saugrenues. Oui, quel talent ! Et qu’importe le sujet traité… Je vous conseille notamment la lecture du feuilleton que Berlioz donna au Journal des débats sur le thème du « cauchemar musical » le 7 mars 1849 : « Un cauchemar musical est une de ces réalités inqualifiables qu’on exècre, qu’on méprise, qui vous obsèdent, vous irritent, vous donnent une douleur d’estomac comparable à celle qui résulte d’une indigestion, une de ces œuvres chargées d’une sorte de contagion cholérique qui se glissent on  ne sait comment, malgré tous les cordons sanitaires, au milieu de ce que la musique a de plus noble et de plus beau, et qu’on subit cependant en faisant une horrible grimace, et qu’on ne siffle pas, tantôt parce qu’elles sont faites avec une sorte de talent médiocre et commun, tantôt à cause de l’auteur qui est un brave homme à qui l’on ne voudrait pas causer de peine, etc, etc »

Le lecteur ne sait toujours pas ce qu’est le « cauchemar musical », mais « on enrage, on voudrait être aux antipodes parmi les sauvages, au milieu d’une peuplade de singes de Bornéo voire même parmi les féroces chercheurs d’or de la Californie »…

 

Trente ans d’esclavage

Et c’est sur ce ton, avec le génie de la digression et des images insolites que Berlioz livra pendant trente ans (1834-1864) sa prose au très respectable Journal des débats. Vous pensez sans doute qu’il y prit du plaisir. Erreur ! Et quand il tourna enfin la page de cette activité alimentaire, il s’écria : « Que de rage contenue ! Que de honte bue ! Enfin, enfin, enfin, après trente ans d’esclavage, me voilà libre ! Je n’ai plus de feuilletons à écrire, plus de platitudes à justifier, plus de gens médiocres à louer, plus d’indignation à contenir, plus de mensonges, plus de comédies, plus de lâches complaisances, je suis libre ! »

Mais avant de clore cet inépuisable sujet, je vous conseille encore de lire le compte-rendu hilarant du 29 juin 1850, consacré au concours de fin d’année du Conservatoire, détaillant les trente-et-une exécutions du Concerto pour piano en sol mineur de Mendelssohn (« À moins d’une attaque d’apoplexie foudroyant l’un des candidats pendant la séance, le concerto va donc être exécuté trente et une fois de suite… ») sur un magnifique piano Erard un peu dur, qui s’est amolli progressivement, jusqu’au vingt-neuvième candidat, « le petit Planté » (lisez le grand Francis Planté) « tremblant de la tête aux pieds », qui murmura : « Je ne sais pas ce qu’a le piano, mais les touches remuent toutes seules. On dirait qu’il y a quelqu’un dedans qui pousse les marteaux. J’ai peur… » Ce n’est que du délire, digne d’une nouvelle de Kafka.

L’article de Berlioz sur la « claque » parisienne, qui « règne et gouverne, au théâtre, à l’Assemblée Nationale, dans les clubs, à l’église, dans les sociétés industrielles, dans la presse et jusque dans les salons » vaut également son pesant de fausses notes. Ailleurs, plus sérieusement, il clame son admiration pour Beethoven, sa détestation de l’opéra italien… Peu de références au cours de la période concernée à Wagner, auteur de ses trois premiers opéras…

Wagner, dont la bibliographie égale par son ampleur, paraît-il, celle de Napoléon (à vérifier !).

 

livre Wagner réduitCardiectasie

L’un des deux Wagner de l’année (l’autre est le Tristan et Isolde de Serge Gut) est  signé par Pascal Bouteldja (docteur en médecine) et publié par Symétrie sous le titre d’Un patient nommé Wagner. Comment Wagner échappa au choléra, quelles sont ces rages de dents dont Wagner se plaignit au cours de son premier voyage à Paris, pourquoi fut-il régulièrement victime d’insomnies ? Tout est savamment analysé par le docteur Bouteldja qui, petite friandise, nous livre l’examen nécropsique du corps après décès : « Richard Wagner souffrait d’une cardiectasie (dilatation du cœur) fort avancée, spécialement d’une dilatation du ventricule droit avec dégénérescence consécutive graisseuse du muscle cardiaque. »

Il était aussi un mauvais malade : « Il avait la mauvaise habitude, note le docteur Keppler dans son examen nécropsique, de prendre souvent en grande quantité et n’importe comment des médicaments nombreux et forts que lui avaient ordonnés divers médecins qu’il avait consultés auparavant. » Mais à quoi donc pensait Cosima ?


Les « gueules cassées »

Je terminerai mes conseils de lecture en mentionnant, en cette année commémorative, le livre Sons, musiques et silence en 14-18 publié par Gallimard sous le titre Entendre la guerre. Superbe livre d’images qui a fait appel à plusieurs rédacteurs sous la direction de Florence Gétreau. Sont rassemblés ici des documents savoureux, mais sinistres parfois : photos avec gros plan sur les « Gueules cassées », affiches, caricatures, partitions musicales et objets divers.

Et l’on faisait aussi, pendant ces heures dramatiques, tant d’un côté que de l’autre, de la musique. Ici, une photo de Benjamin Britten qui fleure la provocation : il n’a qu’un an lorsque la guerre éclate mais il deviendra plus tard objecteur de conscience… Ci-dessous, l’orchestre d’un régiment de chasseurs alpins.

 

chasseurs alpins réduit

 

Tambour-major 

Enfin, puisée dans mes archives familiales, je ne résiste pas au plaisir de vous offrir la photo de mon grand-père maternel (premier rang, au centre) à l’époque tambour-major de son régiment…

 

mon grand-père réduit
 
 
 
 
Rubinstein (2)Retrouvez la chronique de Claude Samuel dans Diapason, numéro de janvier 2015 :
 
 
« Ce jour-là, 28 mars 1842 :
le premier concert de l’Orchestre Philharmonique de Vienne»

 
 
 
 

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Claude Samuel

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Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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