Les 32 Sonates de Beethoven – Les choix de Jean-Bernard Pommier – L’auditeur à rude épreuve – 8 CD pour dire l’histoire de l’Orchestre National

 

La France ne manque pas de pianistes, d’excellents pianistes ; est-ce par excès de discrétion que leur présence sur les scènes de l’Hexagone est si sporadique ? Est-ce parce que les grands bureaux de concerts ont déserté Paris au bénéfice de Londres, de Berlin, de New York ? Ou parce qu’on ne résiste pas à la vague chinoise ?

Bref, c’est le genre de question que l’on ne peut éviter lorsque surgit un événement ; oui, un grand pianiste français nous entraîne de mars à juin dans une intégrale des 32 Sonates de Beethoven. Ce soliste, qui vient nous consoler de bien des absences, c’est Jean-Bernard Pommier, ardent septuagénaire qui partage aujourd’hui sa vie entre le clavier et la direction d’orchestre. Il a entrepris son parcours lundi dernier, Salle Gaveau, et le poursuivra jusqu’au 17 juin ; et l’on peut affirmer dès à présent qu’il s’agit de l’un des temps forts de la saison musicale parisienne. D’abord parce que c’est Beethoven, que 32 chefs-d’œuvre illuminent le trajet d’un compositeur, lequel, à chaque étape, remet, en quelque sorte, la précédente en question, écrivant sur le pianoforte de l’époque (aujourd’hui un magnifique Steinway) de nouvelles pages de l’histoire de la musique occidentale.

 

Beethoven par Schimon, à l’époque de la "Hammerklavier »

Beethoven par Schimon, à l’époque de la “Hammerklavier »

Le visiteur de Saint-Pierre

Comme l’explique Paul Badura-Skoda, à propos de la Sonate op. 106, dite Hammerklavier (précisément au programme de la première séance de Jean-Bernard Pommier) dans un livre édité jadis par Jean-Claude Lattès, c’est une œuvre qui, par son envergure colossale, exige beaucoup de l’interprète (ce que l’interprète ne doit pas nous faire sentir, et Pommier y est parfaitement parvenu), mais qui « met l’auditeur à rude épreuve, l’expérience ayant prouvé qu’en général du point de vue de «l’audition » proprement dite, les œuvres instrumentales d’une durée supérieure à une demi-heure posent un véritable problème », et Badura-Skoda poursuit : « Celui qui entend pour la première fois une Sonate comme l’opus 106 se trouve dans la situation d’un visiteur de Saint-Pierre de Rome qui serait placé trop près de cet immense monument : qu’il prenne du recul, et le chef-d’œuvre lui apparaîtra dans sa beauté et sa grandeur véritables. Eh bien, il existe de la même manière une perspective en matière musicale, et le « recul », ici, est assuré par l’intervalle d’une audition à l’autre. Seule la mémoire peut nous permettre de nous faire une idée de l’ensemble. En soi, la première audition ne « vaut » pas : c’est la deuxième qui donnera sa valeur. Et la suivante plus encore. »

D’accord à mille pour cent avec cette brillante démonstration (mais pouvions-nous demander à Pommier de rejouer l’opus 106 ?). J’ajouterai qu’il faut se méfier des œuvres qui se livrent d’emblée, rares dans le champ beethovénien.

 

Beethoven à l’époque de la "Sonate op. 41"

Beethoven à l’époque de la “Sonate op. 41”

À pas de géant

Pour une intégrale Beethoven, chaque pianiste a sa méthode : la chronologie ? Les affinités ? Jean-Bernard Pommier a choisi de mêler, à chacun de ses récitals, les fameuses trois périodes beethovéniennes et, comme de juste, on a entendu lundi, pour ouvrir la série, la Sonate n° 1 en fa mineur, que Beethoven composa en 1795 (il avait vingt-cinq ans) et dédia à Haydn. « On n’y sent pas le moins du monde l’œuvre d’un débutant », c’est toujours Badura-Skoda qui parle. Et je vous recommande le prestissimo final qui s’éloigne déjà à pas de géant du bon papa Haydn.

 

Haydn, le précurseur (peint par Ludwig Guttenbrunn)

Haydn, le précurseur (peint par Ludwig Guttenbrunn)

La caille

Six ans plus tard, c’est la Sonate op. 41 en mi bémol majeur, (parfois dite « La Chasse ») dont l’une des particularités est de ne pas avoir de mouvement lent, une autre d’introduire des chants d’oiseaux (nettement plus discrets que chez Messiaen…) — mieux vaut bien tendre l’oreille pour reconnaître la caille. Enfin, après l’entracte, Jean-Bernard Pommier se lance avec un incroyable pouvoir de concentration, un sens longuement médité de la construction dans ce monument qu’est l’opus 106.

Je ne saurais trop vous engager, si vous êtes parisien, à suivre la suite de la série, 11 et 13 avril, puis mai et juin. C’est un plaisir rare d’entendre des chefs-d’œuvre exécutés à ce niveau dans l’un des meilleurs lieux de Paris pour ce répertoire. Le piano n’est pas l’instrument des grandes foules et des grands espaces, même si la science des acousticiens abolit les distances. Gaveau (tout de même 1 000 places) n’était pas pour rien la salle préférée de Richter.

 

De merveille en merveille

Voilà une réédition qui tombe à point nommé au moment où, victime des compressions budgétaires (voir le blog du 27 février), l’Orchestre National de France risque d’être condamné à jouer les utilités au Théâtre des Champs-Elysées : un coffret intitulé « 80 ans de concerts inédits » (Edition Ina/Radio France).

De disque en disque (le coffret compte huit CD), on passe de merveille en merveille. Mon écoute méthodique ne m’a pas encore permis d’aller au-delà du troisième CD, mais j’ai déjà entendu une enthousiasmante Ouverture de Coriolan dirigée par Carl Schuricht (concert du 24 mars 1959) et, avec le même chef et Dietrich Fischer-Dieskau, les Lieder eines fahrenden Gesellen de Mahler enregistrés au Festival de Besançon en 1957, un Sacre du printemps étincelant sous la baguette de Lorin Maazel en 1980, Deux Chants Hébraïques, une rareté signée Ravel avec Victoria de los Angeles, un saisissant Till Eulenspiegel transfiguré par Josef Krips, un irrésistible Bacchus et Ariane dirigé par Charles Munch.

Souvenir : lorsqu’il revint à Paris après une retentissante carrière américaine, Charles Munch voulut bien enregistrer à ma demande pour les disques Véga cette œuvre de Roussel, couplée sur un disque vinyle, bien évidemment, avec une symphonie d’Henry Barraud (1900-1997), compositeur justement évoqué dans le livret du nouveau coffret de Radio France en sa qualité de « grand directeur » de la musique. Souvenir : d’un regard, Munch faisait donner à ses musiciens le meilleur d’eux-mêmes, sans perfectionnisme excessif. Lorsque notre scripte lui faisait remarquer, après l’écoute d’une prise, une légère imperfection, il répliquait : « Oui, mais ça passe dans le mouvement… » Les musiciens l’adoraient.

Charles Munch (1)                 Henry Barraud - 1962
Charles Munch à l’écoute de « Bacchus et Ariane », magnifique mais pas maniaque (1962) et Henry Barraud, (mon) directeur et compositeur – même jour, même heure (Photos Pic)

 

Charles Dutoit,le  directeur de l’ONF, et Martha Argerich à Pékin (tournée en Asie/1966)

Charles Dutoit, le directeur de l’ONF, et Martha Argerich à Pékin (tournée en Asie/1966)

Un Livre d’or

D’autres noms d’interprètes prestigieux figurent dans ce coffret, vraiment sensationnel : Leonard Bernstein, Eugen Jochum, Seiji Ozawa, Sergiu Celibidache, Riccardo Muti, Claudio Abbado, Isaac Stern, Martha Argerich, Yo-Yo Ma, etc. Et, pour les fans de musique contemporaine dont je suis : les Sept Haïkaï de Messiaen avec Yvonne Loriod en soliste, Calmo de Berio avec Cathy Berberian. Enfin, des références : la 1ère Symphonie d’Henri Dutilleux par Roger Désormière (1951 !), les Nocturnes de Claude Debussy par D-E. Inghelbrecht, « chef fondateur » du National, qui, trente-trois ans avant la création de l’Orchestre de Paris, fut le premier orchestre symphonique français permanent, ce qui oblige…

Oui, le Livre d’or de l’Orchestre National de France est vraiment fracassant.

Huit CD, donc, pour une belle histoire — simples échantillons, si j’ose dire, de tout ce formidable répertoire enregistré au fil des années par l’ONF, conservé dans la caverne d’Ali Baba de l’Ina, et parfaitement restauré. Quel son, en effet !

Petite gâterie supplémentaire : un livret parfaitement documenté, très joliment illustré.
 
 
 
COUV_633_BEETOVEN_DIA_OK.inddRetrouvez la chronique de Claude Samuel dans Diapason, numéro de mars 2015 :
 
 
« Ce jour-là, 26 janvier 1957 : création des Dialogues des carmélites »
 
 
 
 

A propos de l'auteur

Claude Samuel

Claude Samuel

Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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