Sibelius – Le jugement de Leibowitz – Schoenberg, Ives, Scriabine et les autres – La Valse triste – Xenakis, père et fille – Le Corbusier et Olivier Messiaen – Royan et les contestataires

 

René Leibowitz, fidèle dodécaphoniste schoenbergien, disait de Sibelius qu’il était « le plus mauvais compositeur du monde », ce qui est naturellement très excessif car, dans la catégorie des mauvais  compositeurs, il y a foule, et il est inutile de s’y attarder. Si je cite ce jugement ridicule de René Leibowitz, auquel, il faut le reconnaître, nous devons l’un des premiers livres publiés en France sur l’école de Schoenberg — livre de quelque trois cents pages qui fut jadis, faute de mieux, l’un de mes livres de chevet (Ed. J.B. Janin, 1947) —, c’est parce que cette affirmation lapidaire figure en tête du vingt-et-unième chapitre de l’ouvrage de Richard Millet, Sibelius — Les cygnes et le silence, publié il y a quelques mois chez Gallimard.

 

71jFynPshZLQuelle modernité ?

Autant l’avouer, Sibelius (et Bruckner) n’ont jamais été ma tasse de thé. Dans le domaine des longueurs infinies, je préfère nettement Schubert ; mais, me prenant sans le savoir par les sentiments, Richard Millet m’explique que Sibelius est, en fait, un novateur ignoré. « Sibelius, dit-il, ouvre la symphonie à cette forme de contemporanéité absolue qu’on appelle la modernité, laquelle ne se résout ni à l’éphémère de l’avant-garde ni à la mort de la tradition. »

Je dresse l’oreille et je reprends d’emblée un enregistrement de la 4e Symphonie que, citant Marc Vignal, Richard Millet place pêle-mêle au même rang que des œuvres aussi radicales que le Pierrot lunaire, le Sacre du Printemps, la 10e Sonate de Scriabine, Jeux de Debussy, la Deuxième Sonate de Charles Ives, les Cinq Pièces, Op. 10 de Webern et Amériques de Varèse, toutes pièces que nous considérons comme des portes d’entrée à notre modernité — toutes œuvres qui ont plus ou moins tourné le dos à la tonalité classique mais surtout, à la construction académique. Franchement, comment peut-on rapprocher l’émiettement sonore de Webern et le formalisme sibelien ?…

Richard Millet, qui adore visiblement les comparaisons flatteuses, annexe, par ailleurs, Beethoven, Schubert, Bruckner, Mahler, Dvorak, Vaughan-Williams (??) et Schnittke, à propos de la Septième Symphonie de son héros. Ailleurs, c’est Palestrina ou Luigi Nono, Scelsi, Morton Feldman et Ligeti qui sont mobilisés.

 

Une retraite anticipée

Mais il ne m’a toujours pas expliqué pourquoi Sibelius avait pris une retraite anticipée, arrêtant de composer après Tapiola, son opus 112. Il venait d’aborder la soixantaine et devait passer encore plus de trente ans sur notre belle Terre… Était-il conscient que son langage musical était épuisé ? Que ses « innovations » ne lui permettaient pas d’entrer sur la Terre promise ? Je laisse aux sibeliens le soin de répondre à la question. Cela dit, le livre de Richard Millet, quoique particulièrement égocentrique, se lit agréablement.

Je signale enfin aux admirateurs de En Saga, Karelia, Finlandia, Tapiola et de la fameuse Valse triste deux autres ouvrages consacrés à Sibelius disponibles en France : le Jean Sibelius de Jean-Luc Caron (Editions L’Âge d’Homme) et le Sibelius très complet de Marc Vignal chez Fayard.

 

Iannis et Mâkhi : Deux regards éloquents

Iannis et Mâkhi : Deux regards éloquents

Un père bouleversant

Changement de registre, et de ton, avec l’ouvrage que Mâkhi Xenakis vient de consacrer à Iannis Xenakis, son père, sous-titré « Un père bouleversant », aux éditions Actes Sud. Un livre, lui aussi, bouleversant dans cette relation père-fille exigeante, fascinante, pas facile à assumer au quotidien, rapportée ici avec franchise et pudeur. Magnifique témoignage d’une admiration réciproque, même si Iannis eut préféré que Mâkhi s’intéressât davantage aux mathématiques dans son travail de peintre et de sculpteur. Regards croisés : « À travers mon père, c’est aussi mon propre univers que je questionne aujourd’hui. »

 

Sophocle et Jason

Tout commence en Grèce et, grâce aux précieux documents dont elle dispose, Mâkhi retrace au plus près, avec photos d’archives à l’appui, l’histoire familiale — de son grand-père Clearchos, de sa grand-mère Photini, de ses grands-oncles, oncles et tantes (dont l’un se prénomme Sophocle, un autre Jason !), et revient sur deux petits mystères : on ignore toujours l’année de naissance de Xenakis : un 21 mai, certes, mais 1921 ou 1922 ? et l’orthographe de son prénom : Iannis ou Yannis, c’est selon…

Les certitudes : la permanence des mathématiques dans l’univers culturel de Xenakis, sa constante volonté d’invention, son mépris des préjugés, son goût pour une vie spartiate. Invité un jour à l’Elysée par l’un de nos présidents, il refusa et répondit : « Je ne déjeune jamais. », ce qui était vrai, j’en témoigne… et, témoignage filial, « (il fut) toujours fidèle au modèle qu’il s’est construit : l’homme antique sportif, voire spartiate, féru d’art, de philosophie et de science. »

 

Quintes et octaves parallèles

Nous le savions mais avec plus de détails, nous suivons la jeunesse du compositeur : sa découverte de la musique (avec la Cinquième de Beethoven !), son engagement dans la Résistance, ses combats où il perdit un œil (et l’œil de verre troubla fort l’enfant qu’était Mâkhi), sa condamnation à mort par contumace, son arrivée à Paris où personne ne l’attendait vraiment mais où l’originalité de sa démarche intéressa d’emblée Olivier Messiaen, ses travaux d’architecte sous la houlette de Le Corbusier, lequel agit à son encontre avec une grande désinvolture, son entrée ratée à l’Ecole Normale de Musique, Honegger s’offusquant des quintes et des octaves parallèles qu’il découvrit dans les partitions du jeune postulant et ses conflits avec Pierre Schaeffer dont l’intransigeance fit alors quelques ravages.

D’autres, en revanche, étaient mieux préparés pour entrer dans cet univers d’une absolue nouveauté, tels Edgar Varèse et le grand chef Hermann Scherchen qui, je ne peux l’oublier, accepta de diriger au Festival de Royan, quelques semaines avant sa mort, la création de Terrêtektorh, cet ouvrage où musiciens et auditeurs sont rassemblés dans le même espace, et où, de surcroît, chaque musicien dispose de trois petits instruments de percussion et d’un sifflet… Oui, ce fut, pour notre équipe de Royan, une belle aventure !

 

Nuits

Mais le propos du livre de Mâkhi Xenakis n’est pas de dresser un catalogue, plutôt d’indiquer la dimension d’un personnage exceptionnel, qui fut passionnément discuté, qui sut, au tournant des années soixante-dix, rassembler une jeunesse contestataire, et dont les œuvres ne sont que rarement à l’affiche de nos concerts, non que le public les refuse mais elles exigent des conditions d’exécution particulière, des musiciens aguerris, et pas trop aguerris, d’ailleurs, car j’ai constaté, notamment en entendant à différentes reprises Nuits pour douze voix solistes (autre création majeure au Festival de Royan) combien il est essentiel de préserver, si l’on peut dire, l’effort visible des interprètes.

 

Xenakis au Festival de Royan – Acclamations d'une jeunesse ardente... (© Michel Lavoix)

Xenakis au Festival de Royan – Acclamations d’une jeunesse ardente… (© Michel Lavoix)

À bas la scholastique

La musique de Xenakis n’est pas « confortable », ni pour les interprètes, ni pour les auditeurs… Mais elle est follement expressive, donne une vision plus que sombre de notre humanité souffrante. « Comment introduire la voix, les cris de douleur, les sanglots en musique ? » dit Xenakis dans le livre précité. Il dit aussi : « À bas la scholastique et la masse cancéreuse de la musique symphonique moderne » ; également : « Mieux vaut être obstiné et obtus que large et accommodant », réflexion que pourrait volontiers ratifier Pierre Boulez, qui, c’est le moins qu’on puisse dire, n’entretint jamais des rapports chaleureux avec Xenakis. Enfin, « La musique doit être sociale »…

Prochaines écoutes à la Philharmonie 2 (Cité de la Musique) : Jonchaies, magnifique pièce pour orchestre, dirigée par Michel Tabachnik à la tête du Brussels Philharmonic, les 14 et 15 mars ; L’Oresteïa à l’Amphithéâtre de l’Opéra-Bastille le 15 mars — souvenir, là aussi, d’une exécution en Sicile, sur le site de Gibellina. Nous fûmes quelques journalistes à faire le voyage. Inoubliable.

 

1987. "L'Oresteïa" à Gibellina. Spyro Sakkas, superbe soliste, participera aux exécutions de l'Opéra-Bastille (© F. Zecchin)

1987. « L’Oresteïa » à Gibellina. Spyro Sakkas, superbe soliste, participera aux exécutions de l’Opéra-Bastille (© F. Zecchin)

 
 
 
COUV_633_BEETOVEN_DIA_OK.inddRetrouvez la chronique de Claude Samuel dans Diapason, numéro de mars 2015 :
 
 
« Ce jour-là, 26 janvier 1957 : création des Dialogues des carmélites »
 
 
 
 

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Claude Samuel

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Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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