Boulez, à la veille de ses 90 ans – Festivités et exposition – Les combats d’une vie – André Malraux – Polémique chez Bernard Pivot – La Tétralogie du Centenaire – L’Affaire Dutilleux

 

C’est le jeudi 26 mars que Pierre Boulez soufflera ses quatre-vingt-dix bougies, mais il les soufflera solitairement dans sa résidence de Baden-Baden où il est cloué pour raison de santé. Malgré son désir (ainsi qu’il me l’a téléphoniquement confirmé en janvier), il n’assistera pas cette semaine aux festivités qui lui sont consacrées à la Philharmonie, il ne visitera pas la magnifique exposition qui lui est consacrée, installée au Musée de la Cité de la Musique (Philharmonie 2) jusqu’au 28 juin et il n’a pas participé, le 14 janvier dernier, à l’inauguration de cette vaste salle de concerts (dite Philharmonie 1) qui, sans son obstination, n’existerait pas et où il aurait logiquement dû officier le premier jour.

 

L’altercation

On oubliera d’autant moins les polémiques que suscita au départ ce grand projet que la vidéo du fameux débat entre Pierre Boulez et Michel Schneider est retransmise sur l’un des écrans de l’exposition. Ce jour-là, invité de Bernard Pivot, Boulez avait explosé et, avec une virulence qui lui est propre, avait reproché à Michel Schneider, alors Directeur de la musique et de la danse au Ministère de la Culture, de bloquer le dossier et de ne s’être même jamais déplacé sur le site. L’altercation fut pénible et, dans la forme, ne fut pas portée au crédit du compositeur.

Que dire à ce sujet, vingt-cinq ans plus tard ? Que l’épisode est caractéristique du comportement offensif de Boulez, mais aussi de la sûreté de son jugement. Cela me renvoie à ce que me dit jadis Jean Vilar après l’échec du triumvirat (Vilar-Béjart-Boulez, une belle affiche !) chargé par l’Etat de proposer une grande réforme pour un Opéra de Paris alors en perdition : « Boulez était toujours dans l’excès, dans l’éclat, mais on s’apercevait après-coup qu’il avait toujours raison ! »

 

De gauche comme de droite

Et si, en fin de compte, la Philharmonie a vu le jour (et, malgré son installation excentrée dans Paris, mobilise déjà un très vaste public), si les différentes autorités municipales et nationales (de gauche comme de droite) l’ont toujours soutenu, mais du bout des lèvres, c’est parce que Boulez, de près comme de loin, veillait au grain ; c’est, il faut le reconnaître, parce que la parole de Boulez et son prestige, acquis largement à l’étranger (Bayreuth, Londres, New York, etc.) ont fait de notre compositeur-chef d’orchestre, un adversaire redoutable qui, d’un mot assassin, renvoie une personnalité, aussi importante soit-elle, à ses insuffisances, à sa couardise, voire à son inculture. Le parcours de Boulez est une série de combats, lesquels ponctuent l’actuelle exposition, et cela dès l’époque où, arrivant à Paris, il découvrit l’académisme des musiciens en place, la rigidité du système et, si l’on peut dire, son provincialisme — ce n’est pas sans raison que, d’emblée, il s’installa épisodiquement à Baden-Baden.

 

Pierre Boulez-chef d’orchestre inventa sa propre gestique. Invité du Centre Acanthes à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon en 1988, il donna quelques cours mémorables de direction d’orchestre devant l’objectif de Guy Vivien et la caméra d’Olivier Mille.

Pierre Boulez-chef d’orchestre inventa sa propre gestique. Invité du Centre Acanthes à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon en 1988, il donna quelques cours mémorables de direction d’orchestre devant l’objectif de Guy Vivien et la caméra d’Olivier Mille.

Un projet torpillé

Combat, en 1966, lorsque le Ministère des Affaires culturelles torpilla les préconisations d’Emile Biasini (1922-2011), alors Directeur du théâtre, de la musique et de l’action culturelle, issues d’une réflexion à laquelle Boulez avait été étroitement associé. Et les jeunes bouléziens qui n’ont pas eu la chance (?) de suivre en direct les différents rebondissements de cette affaire — laquelle aboutit au départ brutal d’Emile Biasini et, pour gérer la musique, à la nomination de Marcel Landowski, compositeur (dont le centenaire cette année ne fait pas trop de bruits dans les chaumières) qui représentait tout ce que Boulez abhorrait —, pourront déchiffrer sur l’un des panneaux de l’exposition, le fameux texte, publié le 26 mai 1966 par Le Nouvel Observateur, titré « Pourquoi je dis non à Malraux ! »

 

Boulez Non à Malraux jpg

Les gardiens du temple

Combat pour imposer huit ans plus tard la présence de l’Ircam au Centre Georges Pompidou en qualité de département musical ; et il faut rappeler combien, en la circonstance, l’intercession de Michel Guy à l’Elysée fut déterminante. Entre-temps, Boulez était devenu une sorte d’icône : il avait dirigé Parsifal à Bayreuth, il avait pris la direction de l’Orchestre de la BBC à la suite de Colin Davis, il avait succédé à Leonard Bernstein au Philharmonique de New York et avait dirigé (Bayreuth encore !) la fameuse Tétralogie du Centenaire. Ce qui fut encore un autre combat. Qu’une équipe française célébrât cet anniversaire avait révolté quelques gardiens du temple et, tant la direction de Boulez que la production scénique de Patrice Chéreau avaient, les premiers soirs, déclenché l’explosion. Ensuite, ce public se calma (se résigna ?). Boulez, là encore, avait eu raison.

 

Conversation  en public à Venise – Biennale 2011 (Ph. Ralph Fassey)

Conversation en public à Venise – Biennale 2011 (Ph. Ralph Fassey)

La ligne jaune

Que Boulez ait énervé — exaspéré est plus juste — se comprend, n’ayant pas cessé de franchir la ligne jaune du bien-pensant, ayant réussi à mener une glorieuse carrière de chef tout en poursuivant l’élaboration d’une œuvre énigmatique, difficile d’accès, caractéristique d’une époque où les règles du langage musical traditionnel s’effondraient. Et le mérite de l’exposition, dont la charge a été assumée en qualité de commissaire général par Sarah Barbedette, est d’exposer la dualité de cette activité grâce à de formidables archives, habilement mises en perspective. Au chapitre des remerciements, il faut aussi noter les mérites de Ludovic Lagarde, directeur artistique, de la scénographie d’Antoine Vasseur et Georgiana Savota, du soutien constant d’Eric de Visscher directeur du superbe musée où il accueille régulièrement — et j’en ai fait personnellement l’expérience — des groupes de jeunes, médusés devant la richesse de ce parc instrumental.

Tout cela donne raison à l’utopie boulézienne, suivie de loin à Baden-Baden mais dorénavant remise, par Boulez lui-même, entre les mains expertes de Laurent Bayle, naguère directeur de l’Ircam et actuel président de la Philharmonie, qui est en train de gagner son pari.

Encore quatre grands mois pour vous précipiter au Parc de la Villette. Un plaisir dont l’avant-goût vous sera donné par la consultation du riche catalogue de l’exposition publié aux Editions Actes Sud.

 

2e Livre des "Structures pour deux pianos" (1955). Ayant pris ses distances avec l’écriture sérielle généralisée, Pierre Boulez explore avec une extrême prudence « l’œuvre ouverte »

2e Livre des “Structures pour deux pianos” (1955). Ayant pris ses distances avec l’écriture sérielle
généralisée, Pierre Boulez explore avec une extrême prudence « l’œuvre ouverte »

La plaque commémorative 

L’Affaire Dutilleux, largement relayée dans la presse quotidienne, prend des proportions insoupçonnées. Et pourtant cette affaire partait d’un bon sentiment : honorer Henri Dutilleux (1916-2013) en apposant une plaque sur la façade de cette maison, au 12 rue Saint-Louis en l’Isle (4e arrondissement), où il vécut de longues années avec son épouse, la magnifique pianiste (et pédagogue) Geneviève Joy. Première remarque : Dutilleux détestait les honneurs et, malgré la pression amicale (mais insistante) de quelques illustres collègues, il refusa toujours de présenter sa candidature à l’Institut où il aurait été élu, si j’ose dire, par acclamations… Quant à une « plaque commémorative », elle l’aurait passablement énervé — surtout dans la formulation prévue par quelque sombre ignare :

« Ici habita Henri Dutilleux compositeur de musique contemporaine (sic !) Grand Prix de Rome en 1938 »

 

Cette photo d’Henri Dutilleux, je l’ai prise en 1980 sur les bords de la Seine, à deux pas de la rue Saint-Louis-en-l’Isle, de cette résidence sur laquelle devait être posée une plaque commémorative…

Cette photo d’Henri Dutilleux, je l’ai prise en 1980 sur les bords de la Seine, à deux pas de la rue Saint-Louis-en-l’Isle, de cette résidence sur laquelle devait être posée une plaque commémorative…

L’autre Front national

Donc, Christophe Girard, comme il a tenu à me l’expliquer téléphoniquement hier, a proposé d’honorer l’illustre musicien qui vécut dans l’arrondissement dont il est actuellement le maire. Mais, consulté à ce sujet, le Comité d’histoire de la Ville de Paris fit son enquête et répondit (avant de se rétracter, mais le mal était fait) par la voix de Mme Danielle Tartakowsky, spécialiste des mouvements sociaux et présidente dudit Comité, qu’on avait relevé dans la vie de Dutilleux « des faits de collaboration avec le régime de Vichy. » Henri, collabo, et il nous l’avait caché ! Donc, fouillant les recoins de l’histoire, les émissaires de Mme Tartakowsky ont découvert qu’Henri Dutilleux composa dans sa jeunesse quelques minutes de musique pour illustrer un film à la gloire du sport, film d’un certain Marcel Martin (1908-1983, collabo, lui aussi ?) financé par le Commissariat à l’éducation nationale et aux sports (du gouvernement de Vichy). C’était en 1942, au moment où Henri Dutilleux allait entrer dans la Résistance en adhérant au Front national des musiciens !

Cette affaire ne mériterait pas qu’on s’y arrête (car nul n’ignore que Dutilleux était la probité, la rigueur morale incarnées) si ce n’était pas pour dénoncer ces justiciers, ces calomniateurs permanents, dont eux-mêmes ignorent ce qu’ils auraient fait en cette époque troublée dont j’ai un lointain (et douloureux) souvenir…

 

Bientôt le centenaire

Donc, monsieur le Maire, puisque vous avez la bénédiction du Comité d’histoire, n’attendez pas pour refaire la plaque (par exemple : « Ici, vécurent le compositeur Henri Dutilleux et, son épouse, la pianiste Geneviève Joy ») et pour l’apposer dans les meilleurs délais (soyez rassuré, il n’y aura pas de manif anti-Dutilleux !) sur la façade de la rue Saint-Louis-en-l’Isle. Mieux encore : prévoyez dès maintenant les festivités musicales qui, dans votre arrondissement, célèbreront dans moins d’un an le centenaire de l’un de vos plus célèbres administrés. Vous ferez jouer sa musique et, comme il l’aurait souhaité, lui qui fut si généreux, la musique des jeunes musiciens qui, eux, n’ont pu, et pour cause, bénéficier des largesses du régime de Vichy !
 
 
 
 
COUV_633_BEETOVEN_DIA_OK.inddRetrouvez la chronique de Claude Samuel dans Diapason, numéro de mars 2015 :
 
 
« Ce jour-là, 26 janvier 1957 : création des Dialogues des carmélites »
 
 
 
 

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Claude Samuel

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Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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