Le blog de l’été (7) – Ce jour-là : 9 mars 1831

 

Ce jour-là, le plus grand violoniste de tous les temps se produisit à Paris. Ce jour-là, ce virtuose (et compositeur) italien révéla à un public médusé tout ce que l’on peut faire sur son instrument, serait-ce avec une seule corde — « charlatan », dirent certains. Ce jour-là, la légende de cet interprète diabolique explosa dans notre belle capitale. 9 mars 1831 : le premier concert parisien de Nicolò Paganini.

Depuis une enfance prodige, Paganini, 48 ans, avait déjà soulevé l’enthousiasme des mélomanes de la péninsule, puis il était parti à la conquête des grandes capitales européennes ; Vienne d’abord où, le 29 mars 1828, rapporte F.J. Fétis, musicologue et confident (un temps) du maestro, l’ivresse fut générale. « Tout était à la Paganini, les chapeaux, les robes, la chaussure, les gants étaient à la Paganini… » La France le guettait, et trois ans plus tard, c’est à Strasbourg qu’il va jouer pour la première fois dans l’Hexagone. Conscient de sa valeur, toujours vigilant côté cachets, il écrit à son ami, l’avocat-violoniste Luigi Germi : « Je ne puis te donner une idée de la cordialité de ces amateurs de Strasbourg : pour que je ne sois pas volé à ces deux concerts donnés dans ce théâtre, plusieurs amateurs millionnaires se postèrent à la caisse pour vendre les billets d’entrée, ainsi que pour surveiller et compter la recette exacte »…

 

Victor Hugo, la jeune gloire du romantisme, était dans la salle…

Victor Hugo, la jeune gloire du romantisme, était dans la salle…

Le parcimonieux Louis-Philippe

À Paris, où il arrive le 24 février et s’installe à l’hôtel des Princes (bonne maison recommandée par Meyerbeer), c’est une autre affaire. On est encore sous le choc de la Révolution de Juillet, et le parcimonieux Louis-Philippe, constatant l’état financier désastreux de l’Académie Royale de Musique (la Salle Le Peletier, le seul théâtre digne d’accueillir Nicolò) a privatisé, en quelque sorte, l’établissement, en en confiant la direction au très riche et très malin Dr Véron, à ses risques et périls. Qu’à cela ne tienne : Paganini se contentera de la recette, d’autant que les prix des places ont été carrément doublés pour cette soirée du 9 mars… Et l’on encaissera en finale 19.080 francs, soit, toutes choses égales par ailleurs, quelque vingt fois notre SMIC.

…ainsi que Delacroix, le peintre des romantiques – Autoportrait  au gilet vert

…ainsi que Delacroix, le peintre des romantiques – Autoportrait au gilet vert

Programme patchwork de circonstance : l’ouverture d’Egmont en lever de rideau (à la baguette, Habeneck, le grand beethovénien de Paris) ; de Paganini : le Premier Concerto, la Sonate militaire écrite pour la corde de sol (un défi !) et les sept Variations Nel cor più non mi sento de Paisiello, immortalisées par Beethoven. Invité prestigieux : le ténor Adolphe Nourrit dans un air des Abencérages de Cherubini et, en compagnie de la rossinienne Dorus, un air de Sigismondo. Quant à l’assistance, elle est brillantissime : Victor Hugo et Alfred de Musset, Eugène Delacroix, Heinrich Heine, Sainte-Beuve et George Sand. Avec la fine fleur des compositeurs français (ou résidents) : de Rossini à Cherubini, en passant par Adam, Halévy, Meyerbeer — et deux illustres collègues violonistes : Ole Bull et de Beriot.

 

Satanique

Deux semaines plus tard, Castil-Blaze s’extasie dans le Journal des Débats : « Les dix premières mesures du solo ont suffi pour faire connaître le merveilleux talent de Paganini, et ce premier morceau a été suivi d’un tonnerre d’applaudissements. » Précision pour les spécialistes : « Jusqu’à ce jour, on avait pensé que la double bien touchée était le nec plus ultra du violoniste. Paganini va plus loin et ne se contente pas d’un second dessus, il lui faut une basse, et son petit doigt va l’exécuter en pizzicato sur la grosse corde. Ne croyez pas que cette basse frappe timidement la tonique et la quinte, comme on le ferait sur les timbales : elle embrasse une octave dans sa marche, arpège des accords sous les tierces qui vibrent à l’aigu. »

 

Paganini, « le démon du violon », portrait de Delacroix, 1832

Paganini, « le démon du violon », portrait de Delacroix, 1832

Oui, cet homme est diabolique ; impression, partagée par la Comtesse de Lamothe-Langon : « … des yeux enfoncés, brillant d’un feu sombre, achevaient de donner à tout son ensemble quelque chose de satanique, qui me fit regarder le pied à la hâte, pour voir s’il n’était pas fourchu (…) Je m’attendais à tout en face de ce magicien ! le diable me serait apparu que je n’aurais pas été surprise »…

Deuxième concert, le 13 mars, encore à l’Opéra : l’inconditionnel Fétis déplore quand même « la succession de sons tremblés et graves contraires au bon goût. » Troisième concert, toujours à l’Opéra, le 25 mars avec, en prime, un Concerto en ré mineur composé pour Paris. La légende enfle, et la fiction s’en mêle : Paganini, grand amateur de femmes devant l’Eternel et de bouges douteux, n’a-t-il pas assassiné l’une de ses maîtresses et utilisé ses boyaux pour la quatrième corde de son instrument avant d’être incarcéré pendant vingt ans ? Paganini, que la calomnie n’a cessé de harceler, se croit obligé de répondre dans La Revue Musicale du 23 avril : l’affaire criminelle en question concernait un certain violoniste nommé Duranowski. « Le croiriez-vous monsieur, c’est sur ce fond qu’on a brodé toute mon histoire. Il s’agissait d’un violoniste dont le nom finissait en i ; ce fut Paganini »…

 

L’un de ses nombreux violons, Il Cannone, exposé au Palazzo Doria-Tursi de Gênes

L’un de ses nombreux violons, Il Cannone, exposé au Palazzo Doria-Tursi de Gênes

Le plus virtuose des violonistes

Fin avril, Paganini quittera Paris pour Londres. Quelques étapes et concerts sur le chemin : Boulogne, Dunkerque, Lille, Saint-Omer, Calais. En trois mois, il aura donné dix-neuf concerts et accumulé une recette de 153.000 francs. Il reviendra l’année suivante, en ce sinistre printemps où le choléra frappa la capitale. Lui, qui refusait par principe de participer aux concerts de charité, si prisés à l’époque, il accepta de jouer au bénéfice des victimes. Franz Liszt, présent dans la salle, fut frappé par un éclair « aveuglant », et en ressentit « une sorte d’éveil artistique. » Rencontre du plus virtuose des pianistes avec le plus virtuose des violonistes ! Liszt (2 mai 1832) : « Quel homme, quel violon, quel artiste ! Dieu, que de souffrances, de misère, de tortures dans ces quatre cordes ! Quant à son expression, sa manière de phraser, son âme enfin… » Et une recommandation : « Que la virtuosité lui soit un moyen, non une fin ; qu’il se souvienne toujours qu’ainsi que noblesse, et plus que noblesse sans doute, GÉNIE OBLIGE. »

Enfin, cet homme fantasque, ce sorcier était aussi un grand cœur : sachant Berlioz dans l’embarras, il signa un chèque de vingt mille francs en faveur du seul compositeur, « Beethoven disparu », qui « puisse le faire revivre. »

Paganini, toujours habillé de noir de la tête au pied, mourut, le corps perclus de douleurs et miné par la syphilis, à Nice le 27 mai 1840.
 
 
 
Pour combler votre curiosité
Nicolò Paganini par Edward Neill (Fayard)
F.J. Biographie universelle des musiciens (Bibliothèque des Introuvables)
Franz Liszt par Alan Walker (Fayard)
 
 
 
Le blog du vendredi 4 septembre
L’arrivée de Haydn à Londres
 
 
 
 
couv diapason réduite (2)Retrouvez la chronique de Claude Samuel dans le magazine Diapason de septembre 2015 :
 
 
« Ce jour-là, 20 février 1816 : Création du Barbier de Séville »
 
 
 
 
 

A propos de l'auteur

Claude Samuel

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Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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