Le blog de l’été (9) – Ce jour-là : 28 mars 1842

 

Ce jour-là, la Grande Salle de la Redoute était comble et Ferdinand 1er, l’Empereur d’Autriche, accompagné de ses proches et d’un bataillon d’officiels, avait tenu à honorer de sa présence une manifestation exceptionnelle. Ce jour-là, le premier accord en la majeur de la 7e Symphonie de Beethoven allait marquer la naissance d’un orchestre promis à un bel avenir. Ce jour-là, un lundi de Pâques, les musiciens du Kärntnerthor délaissaient pour quelques heures leur répertoire lyrique habituel et participaient à l’aventure de l’un des plus prestigieux orchestres européens. 28 mars 1842 : le premier concert de l’Orchestre Philharmonique de Vienne.

Alfred Julius Becker, agitateur socialiste et critique musical

Alfred Julius Becker, agitateur socialiste et critique musical

Trois hommes avaient porté le projet, trois hommes pour lesquels la Société d’éminents amateurs de musique (installée au Jardin du Belvédère) et autres escouades de valeureux amateurs ne pouvaient, malgré toute leur bonne volonté, faire justice aux chefs-d’œuvre de la grande musique viennoise – Haydn, Mozart, Beethoven. Trois hommes, réunis dans la salle de l’auberge Zum Amor de la Singerstrasse, que la suprématie de la musique italienne exaspérait, trois comploteurs que l’hystérie collective provoquée par les concerts de Paganini avait révoltés : l’écrivain August Schmidt, le compositeur et critique Alfred Julius Becker, ce révolutionnaire ami de Mendelssohn qui paya de sa vie, quelques années plus tard, son idéalisme radical, et le chef d’orchestre Otto Nicolai, l’auteur des Joyeuses Commères de Windsor, alors maître de chapelle au Théâtre impérial.

 

Les fils d’Apollon

Un homme de caractère, ce Nicolai, bien jugé par Berlioz : « Nicolai compte des ennemis à Vienne ; c’est fâcheux pour les Viennois, car je le regarde comme un des plus excellents directeurs d’orchestre que j’aie jamais rencontrés, et comme un de ces hommes dont l’influence suffit à donner une supériorité musicale évidente à la ville qu’ils habitent. » Et, de surcroît, un homme d’esprit. Griffonné sur un papier jauni, on a retrouvé, à défaut des comptes rendus des premières réunions, cette profession de foi : « Ding, ding, ding ! Ecoutez ! Ecoutez ! Ecoutez tous ! L’heure est venue où les musiciens ne s’endorment plus, ne font plus du violon au fond de leur lit ! Les fils d’Apollon, réunis tous ensemble, veulent cette fois se mettre au travail pour réaliser quelque chose de grand ! Dieu de Dieu ! Sapristi ! Les voilà réveillés ! À une époque où un déluge de concerts menace de nous submerger, ils vont à ce qui, étant donné les initiateurs de l’entreprise et le choix des morceaux, nous offre la certitude d’être quelque chose de rare, de grand, d’exceptionnel ! » Conclusion : « Bravo Nicolai ! Le public puisse-t-il t’encourager dans ton entreprise afin que de ce germe s’élève le plus bel arbre ! » Et le public ne cessa d’encourager, en effet.

Les premiers statuts de l’entreprise furent signés le 27 février 1842. Ils prévoyaient les règles d’une autogestion, bien dans l’esprit contestataire de l’époque, confiée à un Comité de huit musiciens (trois premiers violons, cinq premiers instruments à vent – flûte, hautbois, clarinette, basson, cor) élus pour un mandat de trois ans renouvelable. Parfait sur le papier, le fonctionnement posa néanmoins quelques problèmes. Nicolai : « L’organisation des concerts philharmoniques n’ayant absolument pas d’autre raison que ma libre volonté et la libre volonté de l’ensemble des membres de l’orchestre, j’ai tous les ans les mêmes ennuis pour que l’unanimité se fasse, car on trouve toujours quelques esprits tordus pour s’opposer à cette merveilleuse entreprise »… Suivront des décennies de tensions, au gré des fortes personnalités (de Gustav Mahler à Lorin Maazel en passant par Herbert von Karajan) que la renommée de la Philharmonie de Vienne prit dans ses irrésistibles filets.

 

L’affiche du premier concert, Salle de la Redoute

L’affiche du premier concert, Salle de la Redoute

 

Le violoncelliste François Servais, soliste du premier concert de l’Orchestre Philharmonique de Vienne

Le violoncelliste François Servais, soliste du premier concert de l’Orchestre Philharmonique de Vienne

La virtuosité décriée

Mais en 1842, pour ce concert inaugural (annoncé primitivement pour le 3 avril, avancé finalement au 28 mars), Nicolai avait joué la prudence. Trois auteurs avaient été retenus dans un programme (particulièrement copieux) partagé entre pièces symphoniques et airs d’opéras : Beethoven, dont quelques musiciens de la formation se souvenaient pour avoir participé dix-huit ans auparavant, sous sa direction, à la création de la Neuvième Symphonie – Beethoven avec la Septième Symphonie, l’air Ah perfido, l’ouverture de Léonore 1 et, pour conclure, l’ouverture La Consécration de la maison ; Mozart avec l’air Non temer, amato bene ; Cherubini qui venait de rendre l’âme à Paris treize jours auparavant avec un duo de Médée et un air de l’opéra Faniska, créé naguère à Vienne. Et pour lancer un clin d’œil à cette virtuosité tant appréciée/tant décriée, les organisateurs n’avaient pas hésité à inviter, pour certaine Romanesca anonyme, le belge François Servais, surnommé « le Paganini du violoncelle ».

 

Trois femmes, c’est déjà trop…

Enthousiasme général et comptes rendus dithyrambiques. Réflexion de Becker à l’issue du deuxième concert, donné le 27 novembre suivant : « S’il poursuit cet effort, l’Orchestre de Vienne ne peut manquer de compter parmi les meilleurs du monde, voire de supplanter tous les autres, puisque le génie instrumental est ici chez lui, alors que, par exemple à Paris, il a d’abord fallu le cultiver artificiellement, comme en serre… » Petite pique à l’égard d’Habenek, le rival qui avait révélé les symphonies de Beethoven au public parisien. Et, pour un temps, Nicolai fut surnommé « le Habenek allemand »…

On notera aussi que pour ce premier concert, Nicolai et les chanteurs avaient renoncé à leur cachet, et que le bilan financier, nettement positif, permit de verser vingt florins à chaque musicien. Pas de « musicienne », en effet ; la Philharmonie de Vienne resta, jusqu’en 1997, une forteresse masculine ; puis trois femmes furent admises, et un membre de l’orchestre déclara dans l’Allgemeine Wiener Musik Zeitung : « Trois femmes, c’est déjà trop. Lorsque nous en aurons vingt pour cent, l’orchestre sera ruiné. Nous avons fait une grosse erreur, et le regretterons amèrement. »

 

La tribu des Strauss

Les autres signes d’un héritage préservé : le partage des tâches entre la fosse prestigieuse de l’Opéra de Vienne et les concerts philharmoniques, la prise de décision démocratique, l’exigence de qualité imposée dès le règne de Nicolai, et le fameux concert du Nouvel an, largement dédié à la tribu des Strauss, jolie sucette que la télévision retransmet dans plus de cinquante pays.

« L’orchestre le plus éminent du monde », déclara Wagner ; mais les Wiener Philharmoniker ne vinrent jamais à Bayreuth, étant, chaque année, à la même époque, les artisans du Festival de Salzbourg.

 

(Diapason – Chronique de janvier 2015)

 
 
 
Pour combler votre curiosité
Clemens Hellsberg : « Les Grandes heures du Philharmonique de Vienne » (Ed. Du May, 1993)
 
 
 
couv diapason réduite (2)Retrouvez la chronique de Claude Samuel dans le magazine Diapason de septembre 2015 :
 
 
« Ce jour-là, 20 février 1816 : Création du Barbier de Séville »
 
 
 
 
 

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Claude Samuel

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Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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